La chimie est l'un des rares piliers excédentaires du commerce extérieur européen et français. Mais l'Europe pèse deux fois moins qu'il y a vingt ans dans la chimie mondiale, son énergie coûte plusieurs fois plus cher qu'aux États-Unis et ses usines ferment plus vite qu'elles ne se construisent.
Depuis vingt ans, l'Union européenne finance sa facture énergétique grâce à trois familles de produits : les machines et véhicules, la chimie au sens large et, par intermittence, les autres produits manufacturés, désormais déficitaires. La chimie est devenue le premier contributeur : son excédent extra-UE est passé de 55,1 Md€ en 2002 à 255,9 Md€ en 2025, quand celui des machines et véhicules reculait de 320,1 Md€ (2013) à 173,2 Md€.
Ce chiffre spectaculaire cache une réalité moins flatteuse. Le groupe statistique « produits chimiques et connexes » inclut les médicaments. Or la pharmacie (chapitre SH 30) représente à elle seule 189,9 Md€ d'excédent en 2025, contre 113,7 Md€ en 2019. La chimie hors pharmacie dégage 62,0 Md€, quatre fois moins.
Sa trajectoire est chahutée : l'excédent s'est effondré à 8,4 Md€ en 2022, quand la flambée du gaz a fait bondir les importations de produits de base, avant de se reconstituer. Sur janvier-août 2026, l'excédent du groupe complet recule de 181,8 à 131,0 Md€ sur un an, un repli qui s'explique en partie par le niveau exceptionnel du début 2025, quand les exportations pharmaceutiques vers les États-Unis avaient été anticipées avant la hausse des droits de douane. Pour la chimie seule, le Cefic fait état d'un excédent de 21,4 Md€ sur janvier-juillet 2026, en baisse de 2,2 Md€.
En tonnes, le tableau s'inverse. Les exportations chimiques européennes hors pharmacie ont plafonné autour de 85 Mt de 2017 à 2021 puis sont tombées à 72,1 Mt en 2025 (−16 % par rapport à 2021). Les importations restent proches de leur sommet, à 91,8 Mt. L'Europe est importatrice nette de près de 20 Mt de produits chimiques.
Si l'excédent en valeur résiste, c'est que l'Europe exporte des produits à forte valeur (3,87 €/kg en moyenne en 2025) et importe des produits de base (2,37 €/kg). Le modèle se déforme : moins de molécules, plus de formulation.
La lecture par segment confirme le glissement. Les métiers de base, les plus gourmands en énergie, se dégradent : la chimie organique creuse son déficit de −5,1 à −12,3 Md€ entre 2019 et 2025, la chimie minérale et les engrais passent en déficit, l'excédent des polymères fond de 11,2 Md€ en 2015 à 4,4 Md€. À l'inverse, les parfums et cosmétiques (+32,1 Md€) et les spécialités (+14,1 Md€) progressent. Les intermédiaires pharmaceutiques (SH 2933, SH 2937) sont isolés car leurs flux, très volatils, relèvent surtout de la chaîne du médicament.
Dans une balance commerciale déficitaire de 94,0 Md€ en 2025 (tous partenaires, y compris l'UE), la chimie est le deuxième excédent industriel du pays avec 14,9 Md€, derrière l'aéronautique (26,1 Md€) et devant les boissons (12,9 Md€). France Chimie évalue le chiffre d'affaires du secteur à 102 Md€ en 2024, dont 79 Md€ réalisés à l'export.
L'excédent est pourtant fragile. Les parfums et cosmétiques dégagent à eux seuls 17,5 Md€ : hors cosmétiques, la chimie française est déficitaire (−2,6 Md€ en 2025), comme presque chaque année depuis 2010. L'excédent pharmaceutique s'est quant à lui réduit de 9,3 Md€ en 2019 à 3,4 Md€. Au niveau mondial, la France pesait 5,0 % des ventes de chimie en 2004 ; elle en pèse 1,9 % en 2024.
Les ventes mondiales de produits chimiques ont été multipliées par 3,6 entre 2004 et 2024, à 5 031 Md€. Presque toute la croissance s'est faite en Asie. La Chine est passée de 10,0 % à 45,7 % du marché mondial. L'Union européenne est tombée de 27,4 % à 12,6 %, les États-Unis de 21,9 % à 12,4 %.
La perte de part de marché n'est pas seulement relative. La production européenne, après vingt ans de stagnation, recule nettement depuis 2022 : l'indice est à 84 en 2024 (base 100 en 2021), son plus bas niveau depuis la crise de 2009. En Allemagne, il est tombé à 81. Dans le même temps, la production chinoise progressait de 27 %.
La chimie transforme des molécules avec de la chaleur. Le gaz y sert à la fois de combustible et de matière première (hydrogène, ammoniac, méthanol). Jusqu'en 2008, l'écart de prix du gaz avec les États-Unis restait limité. La révolution du gaz de schiste l'a porté de un à deux, voire à quatre, dans les années 2010. La crise de 2022 l'a porté à six.
L'écart ne s'est jamais refermé : 5,0 en 2024, 3,4 en 2025 et 4,8 sur les neuf premiers mois de 2026, avec un gaz européen à 16,9 $/MBtu contre 3,5 $/MBtu outre-Atlantique, sous l'effet des tensions au Moyen-Orient.
La chimie est l'un des premiers consommateurs d'énergie de l'industrie européenne, avec plus d'un cinquième de sa consommation finale. Sa consommation a baissé de 752 TWh en 1990 à 593 TWh en 2020 grâce aux gains d'efficacité. Mais la chute de 2022-2023 (−15 % en deux ans, −20 % pour le gaz) traduit surtout des arrêts de production : elle coïncide avec le recul de l'indice de production.
La chimie européenne évolue dans le cadre réglementaire le plus exigeant au monde. Il protège la santé et l'environnement, mais il se traduit par des coûts et des délais que ses concurrents américains, chinois ou moyen-orientaux ne supportent pas dans les mêmes proportions :
Dans l'étude réalisée pour le Cefic sur les fermetures de 2022-2025, la réglementation n'est citée comme raison principale que dans 8 % des cas, loin derrière le manque de compétitivité énergétique, la faiblesse de la demande (19 %) et les surcapacités (9 %). Son poids se lit ailleurs : dans l'arbitrage des investissements de long terme, où l'incertitude réglementaire se paie comme un surcoût.
Selon le radar réalisé par Roland Berger pour le Cefic, les capacités annoncées à la fermeture sont passées de 2,9 Mt en 2022 à 17,2 Mt en 2025. Au total, 37 Mt ont été annoncées depuis 2022, soit environ 9 % des capacités européennes, avec 20 000 emplois directs supprimés et 89 000 emplois indirects menacés. La pétrochimie concentre près de la moitié des fermetures, dont neuf vapocraqueurs (16 % de la capacité européenne de vapocraquage).
En face, les capacités nouvelles annoncées sont tombées de 2,7 Mt en 2022 à 0,3 Mt en 2025, soit 7 Mt sur la période : un solde net négatif de plus de 30 Mt. L'investissement ne disparaît pas, il se déplace. La part de l'UE dans les dépenses d'investissement chimiques mondiales est passée de 23,2 % en 2004 à 10,4 % en 2024 (28,4 Md€), quand la Chine en réalise 46,6 % (127,4 Md€). Les nouveaux grands projets pétrochimiques se concentrent en Asie et au Moyen-Orient. L'Inde s'affirme comme le second relais de croissance et les États-Unis restent attractifs grâce à leur énergie bon marché.
Les plateformes chimiques sont intégrées : un vapocraqueur alimente des unités de polymères, d'oxydes, de solvants, qui alimentent à leur tour l'industrie automobile, le bâtiment, la santé ou la défense. Quand l'amont ferme, l'aval perd sa matière première locale et devient à son tour fragile.