Compounding for Dummies

Retraites : répartition, capitalisation — et comment passer de l'une à l'autre

Répartition

Actifs Caisse(pas de stock) Retraités la même année

Les cotisations de l'année paient les pensions de l'année. Rien n'est placé. La pension de demain dépend du nombre d'actifs de demain et de leurs salaires : rendement implicite ≈ n + g.

Capitalisation

Moi,actif Fonds(stock placé) Moi,retraité 40 ans plus tard, intérêts composés

Chacun épargne pour lui-même ; l'épargne est placée et capitalise. La pension dépend des rendements financiers : rendement ≈ r (moins les frais), avec le risque de marché.

Actifs cotisants par retraité

Le « rapport démographique » : le carburant de la répartition.

Pension moyenne en % du salaire moyen

Même taux de cotisation τ dans les deux systèmes, système en place depuis toujours.

Rendement obtenu par chaque génération

Taux de rendement interne de ce que la génération a cotisé vs ce qu'elle a perçu, par année de naissance (en réel, %/an).

Le problème de la transition. Quand on bascule vers la capitalisation, les cotisations partent dans des comptes individuels… mais les retraités actuels (et les droits déjà acquis par les actifs) doivent toujours être payés. Quelqu'un doit payer deux fois : ou bien les actifs de la génération de transition, ou bien les générations futures via la dette, ou bien les retraités via une baisse de pension. Jouez avec le mode de financement à gauche.

Prélèvement total sur les salaires

Cotisation vers la répartition, vers les comptes capitalisés, et prélèvement de transition (surcotisation ou impôt de remboursement de la dette).

Le trou de la répartition (% de la masse salariale)

Pensions dues au titre des droits acquis vs cotisations qui restent dans la répartition. L'écart est le coût de la transition, année par année.

Stocks (% de la masse salariale)

Épargne accumulée dans les fonds de pension, et dette publique émise pour financer la transition. (La masse salariale représente grosso modo la moitié du PIB.)

Taux de remplacement au départ en retraite

Première pension / salaire moyen de l'année, par année de naissance.

Gagnants et perdants de la transition

Pour chaque génération : gain (ou perte) sur toute la vie par rapport au maintien de la répartition pure, en % de la valeur actualisée de ses salaires (actualisation au taux i).

Rendement par génération : avant, pendant, après

Taux de rendement interne par année de naissance, y compris le prélèvement de transition.

L'essentiel en six idées

  1. La répartition est un « placement » dans la démographie et les salaires. Si la masse salariale croît de n + g par an, chaque génération récupère en moyenne ses cotisations augmentées de n + g (Samuelson 1958, Aaron 1966). La capitalisation rapporte r.
  2. Dans les économies réelles, r est en général supérieur à n + g. D'où l'intuition : « la capitalisation rapporte plus ». C'est vrai génération par génération… une fois le système installé.
  3. Le « rendement manquant » de la répartition est le prix d'un cadeau initial. La première génération de retraités a touché une pension sans avoir cotisé. Ce cadeau n'a jamais été remboursé : il est roulé de génération en génération. C'est la dette implicite du système — souvent plusieurs fois le PIB.
  4. Sortir de la répartition, c'est rembourser ce cadeau. Si les droits acquis sont honorés et financés par de la dette au même taux r, la valeur actuelle des gains futurs de la capitalisation est exactement égale au coût de la transition (Breyer 1989). Aucune génération ne gagne sans qu'une autre ne perde. Testez-le : bouton « i = r − frais », volatilité à 0, financement par dette perpétuelle — l'onglet ② montre des gains futurs payés par l'impôt de service de la dette.
  5. Les vrais gains possibles viennent d'ailleurs : davantage d'épargne donc de capital et de productivité (si l'épargne n'est pas simplement déplacée), moins de distorsions sur le travail quand la cotisation devient de l'épargne perçue comme « à soi », ou l'accès à une prime de risque — qui rémunère un risque réellement porté par les retraités. Et bien sûr, renier une partie des droits : c'est un transfert, pas un gain.
  6. Chaque système a son risque. Répartition : risque démographique (choc de natalité, longévité) et politique (règles changées). Capitalisation : risque de marché, d'inflation, de frais, et aussi politique (fonds saisis ou réorientés). D'où la doctrine « multi-piliers » : un peu des deux, pour diversifier.

Les formules du modèle

Répartition (par points). Chaque année, un actif cotise τ·wt et gagne des points. La valeur du point équilibre la caisse : pension d'une carrière complète = τ · wt · (actifst / retraitést). Pension revalorisée comme les salaires.

Capitalisation. Compte A : At+1 = (At + τ·wt)·(1 + rt − frais). À la retraite, le compte est consommé en rente (constante en pouvoir d'achat si les rendements sont stables, variable sinon), jusqu'au décès.

Transition. Une part st de la cotisation (de 0 à 100 % sur la durée choisie) part vers les comptes. Les points déjà acquis restent dus. Trou de l'année = pensions dues − (1 − st)·τ·masse salariale, financé selon l'option choisie.

Gagnant / perdant. Pour chaque génération : Σ (pensions − cotisations − prélèvements) actualisés au taux i, rapporté aux salaires actualisés, comparé au même calcul en répartition pure.

Ce qui s'est passé ailleurs

Chili, 1981

Bascule (big bang) des nouveaux entrants vers des comptes individuels gérés par des AFP. Les droits acquis ont été reconnus par des « bonos de reconocimiento » : l'État a porté pendant des décennies le coût des pensions anciennes, financé en grande partie par des excédents budgétaires. Critique récurrente : frais élevés et pensions faibles pour les carrières incomplètes, d'où l'ajout d'un pilier solidaire (2008).

Suède, 1999

Pas de vraie sortie : 16 points de cotisation vont dans des comptes notionnels (répartition qui imite la capitalisation, rendement indexé sur la masse salariale) et 2,5 points dans des comptes réellement capitalisés (premium pension). Transition quasi indolore car très partielle.

Pays-Bas

Pilier professionnel capitalisé ancien et massif (actifs de l'ordre d'une fois et demie le PIB) au-dessus d'une pension de base par répartition. Construit progressivement sur des décennies, pas par bascule.

Argentine 2008, Hongrie 2010, Pologne 2014

Le chemin inverse : les États ont récupéré tout ou partie des fonds capitalisés pour réduire leur dette ou leur déficit. Rappel que la capitalisation porte aussi un risque politique.

France

Répartition dominante (régime de base et Agirc-Arrco, qui dispose de réserves). Îlots capitalisés : RAFP (fonction publique, depuis 2005), PER individuels et d'entreprise. Le Fonds de réserve pour les retraites (1999) devait lisser le choc du baby-boom ; ses ressources ont été largement réorientées à partir de 2010.

Limites de cette maquette

  • Un seul salaire par génération, carrières complètes, âge d'entrée 22 ans, décès à un âge certain.
  • Rendement r exogène : si toute l'épargne retraite passe en capitalisation, le rendement du capital pourrait baisser (effet d'équilibre général ignoré).
  • Pas d'inflation (tout est en réel), pas de minimum vieillesse ni de redistribution intra-générationnelle — qui est pourtant une des raisons d'être de la répartition.
  • Rente capitalisée constante en réel alors que la pension par répartition suit les salaires : à rendement égal, la capitalisation verse plus au début et moins à la fin.
« Si la capitalisation rapporte 3,5 % et la répartition 1 %, pourquoi ne bascule-t-on pas ? » Parce que la comparaison de rendements est trompeuse sur plusieurs points à la fois. Chaque carte ci-dessous explique un obstacle ; quand le modèle permet de le voir, le bouton Voir dans le modèle règle les hypothèses pour vous.
1

L'écart de rendement, c'est le remboursement de la dette

La répartition rapporte moins parce qu'elle porte une dette implicite : les pensions versées sans cotisation préalable à la première génération. Sortir, c'est rembourser cette dette. Si l'État emprunte au même taux que ce que rapportent les fonds, le gain futur et le coût de transition s'annulent exactement, génération par génération une fois actualisés (Breyer).

Ce n'est donc pas « en plus » du financement de la transition : c'est la même chose.

2

Un rendement plus élevé parce que plus risqué

Les 3 à 5 % réels de long terme viennent des actions, et ils rémunèrent un risque. Pour une génération donnée, ce risque ne se diversifie pas : ce qui compte, c'est le moment où tombe le krach. Partir en retraite juste après, c'est convertir son capital en rente, ou vendre ses actions pour vivre, au pire moment. Le marché finira par remonter, mais une partie de la perte ne se rattrapera jamais pour ce retraité — et la remontée peut durer plus longtemps qu'une retraite (34 ans pour le Nikkei après 1989). La répartition, elle, lisse ces chocs entre générations.

Corrigé du risque, l'avantage de la capitalisation fond : la bonne comparaison est avec le taux d'emprunt de l'État, pas avec le rendement des actions.

3

Tout le monde ne peut pas épargner en même temps

Une capitalisation intégrale accumule plusieurs années de PIB d'actifs financiers. Une telle masse d'épargne fait baisser le rendement du capital (plus de capital, moins de rendement marginal), oblige à placer massivement à l'étranger, et crée un risque de « fonte des actifs » quand une génération nombreuse vend en même temps pour financer sa retraite.

Le modèle suppose r fixe : il surestime donc le gain d'une capitalisation intégrale.

4

La démographie rattrape aussi la capitalisation

Une retraite, dans les deux systèmes, est une part de la production des actifs du moment. Moins d'actifs, c'est en répartition des pensions plus basses ; en capitalisation, des actifs financiers vendus à moins bon prix et des rendements plus faibles. On change la forme du risque démographique, on ne le fait pas disparaître — surtout si l'épargne est investie dans une économie qui vieillit elle-même.

L'argument « la capitalisation protège du vieillissement » ne vaut que pour l'épargne placée ailleurs, dans des économies plus jeunes.

5

La répartition redistribue, un compte individuel non

Minimum de pension, trimestres validés pendant le chômage, la maladie ou la maternité, droits familiaux, pensions de réversion : une partie importante des retraites françaises n'est pas la contrepartie directe de cotisations. Un compte individuel verse ce qu'on y a mis. Basculer suppose de refinancer toute cette solidarité par l'impôt, ce qui réduit encore l'écart.

Le modèle ne le montre pas : il n'a qu'un seul profil de salarié.

6

Frais, rentes et comportements

Un point de frais annuels en plus ampute la pension de 25 à 30 % sur une vie entière d'épargne puis de rente (calcul du modèle). Les rentes viagères individuelles sont chères (les assureurs se couvrent contre la longévité des acheteurs), les épargnants choisissent mal ou sortent leur capital trop tôt. Le Chili a dû ajouter en 2008 un pilier solidaire financé par l'impôt pour compenser des pensions trop faibles.

7

L'économie politique : 60 ans de transition, 5 ans de mandat

Les gains arrivent dans plusieurs décennies, les coûts tout de suite, concentrés sur des électeurs qui votent aujourd'hui : actifs qui paient deux fois ou retraités dont on baisse la pension. À cela s'ajoutent en France l'héritage de 1945, la gestion paritaire des régimes, la méfiance envers les « fonds de pension », et le souvenir des États qui ont récupéré l'épargne retraite quand ils en ont eu besoin (Argentine, Hongrie, Pologne).

✓

Ce qui se fait réellement : capitaliser à la marge

Les bascules intégrales des années 1980-1990 (Chili, puis Mexique, Bolivie…) sont restées des exceptions, et plusieurs pays d'Europe de l'Est ont ensuite fait marche arrière. Ceux qui capitalisent beaucoup (Pays-Bas, Suisse, pays nordiques) ont construit ce pilier progressivement, par-dessus la répartition. Les pistes réalistes : quelques points de cotisation capitalisés (Suède : 2,5 points sur 18,5), un fonds collectif qui capte la prime de risque pour tous (Norvège, Canada, l'idée d'origine du FRR), ou un partage du risque entre générations dans des fonds collectifs (modèle néerlandais).

Le débat utile n'est pas « répartition ou capitalisation » mais « combien de points capitaliser, dans quel véhicule, et qui porte le risque ».