Premier producteur agricole d'Europe, la France n'a plus d'excédent alimentaire.
En 2012, la France vendait pour 11,4 milliards d'euros de produits agricoles et alimentaires de plus qu'elle n'en achetait. En 2025, le solde est tombé à zéro : +0,2 milliard selon les Douanes, −0,8 milliard selon FranceAgriMer. Sans les vins et les spiritueux, le déficit atteint environ 13 milliards. Dans le même temps, un agriculteur sur six vit sous le seuil de pauvreté. Ce dossier cherche à comprendre comment les deux peuvent être vrais à la fois.
Un excédent qui a fondu en treize ans
Le solde global masque deux histoires. Les boissons (vins, cognac, champagne) dégagent un excédent qui a doublé depuis 2000. Tout le reste est passé de l'équilibre à un déficit qui se creuse chaque année depuis 2014.
Selon le périmètre, le solde 2025 est légèrement positif (Agreste : +181 M€ ; Douanes : +0,2 Md€) ou négatif (FranceAgriMer : −838 M€, « déficitaire pour la première fois depuis 50 ans »). Les trois sources partent des mêmes déclarations douanières mais ne regroupent pas les produits de la même façon. L'ordre de grandeur est le même : zéro.
La balance filière par filière
Cinq filières gagnent de l'argent à l'export, cinq en perdent. Les vins et spiritueux pèsent à eux seuls autant que les céréales, le lait, les animaux vivants et le sucre réunis. Cliquez sur une filière pour le détail.
Vingt-cinq ans de glissement, produit par produit
La dégradation n'est pas un accident de 2025. La viande est passée de l'excédent au déficit dès les années 2000. Les fruits et légumes transformés, le poisson et l'épicerie se creusent sans interruption. Seules les boissons et les aliments pour animaux progressent.
Nomenclature des Douanes (CPF), qui ne recoupe pas exactement les filières de FranceAgriMer. Chaque vignette a la même échelle verticale, sauf les boissons. Les valeurs 2024 sont déduites des variations publiées (±0,1 Md€).
Ce que la France produit, ce qu'elle importe
Deux indicateurs de FranceAgriMer. Le taux d'auto-approvisionnement compare la production à la consommation : au-dessus de 100 %, la France produit plus qu'elle ne consomme. La part importée dit ce qui, dans l'assiette, vient d'ailleurs. Les deux peuvent être élevés ensemble : la France exporte des fromages et en importe 41 % de ce qu'elle consomme.
Le déficit se joue en Europe
La France gagne de l'argent avec le reste du monde, où elle vend du vin, du cognac et du blé. Elle en perd avec ses voisins européens, qui lui vendent des fruits, des légumes, de la viande et des produits transformés. Les deux tiers de ses importations alimentaires viennent de l'Union européenne.
Les plus gros déficits bilatéraux sont avec les Pays-Bas, l'Espagne, la Pologne, la Côte d'Ivoire et le Brésil ; les plus gros excédents avec les États-Unis, la Chine, le Royaume-Uni, le Japon et Singapour (Inrae, cité par le Sénat). La concurrence qui pèse le plus vient donc de pays soumis au même droit européen et à la même politique agricole.
Des revenus faibles, très inégaux et très subventionnés
Le revenu d'un agriculteur se mesure par le résultat courant avant impôt par actif non salarié. Il rémunère à la fois son travail et son capital, avant cotisations sociales. Sur 2010-2022 il s'établit à 34 100 € par an en moyenne, avec un rapport de un à trois entre l'élevage bovin et les grandes cultures industrielles.
La moyenne cache l'essentiel. En 2023, une exploitation sur cinq avait un résultat négatif ; en 2024, plus d'une sur quatre. Cette même année, le résultat moyen des céréaliers est tombé à 2 700 € par actif (−78 %) et celui des viticulteurs à 29 700 € (−49 %). Les ménages agricoles ne vivent pas que de la ferme : l'activité agricole ne fournit que 34 % de leur revenu disponible. Leur patrimoine, lui, est élevé : 437 900 € en médiane contre 117 000 € pour l'ensemble des ménages.
Sur 100 € d'alimentation, 6,40 € pour l'agriculture
L'Observatoire de la formation des prix et des marges décompose chaque année la dépense alimentaire des Français, restauration comprise. La valeur ajoutée de l'agriculture française n'en représente qu'une petite part. Le reste rémunère la transformation, le commerce, la restauration et les importations.
Données 2021, publiées en 2026. En valeur de production (avant déduction des achats d'engrais, d'énergie ou d'aliments du bétail), les produits agricoles français pèsent 13,20 €. La part « autres branches » est calculée par différence.
Pourquoi la France importe : six explications
La direction générale du Trésor estime que le déficit de compétitivité « expliquerait plus de 70 % de la réduction du solde » entre 2000 et 2015, le reste venant de l'évolution de la demande mondiale. Elle ne dit pas comment ces 70 % se répartissent entre les causes ci-dessous. Aucune étude ne le fait.
Un écart net dans les productions qui demandent des bras
Dans un verger de pommes, l'heure de travail coûtait 12,18 € en France en 2021, contre 9,50 € en Allemagne et 4,80 € en Pologne. Pour la tomate, le Maroc est à 0,74 € de l'heure. L'écart pèse sur les fruits, les légumes et l'abattage, bien moins sur les céréales.
Dans l'industrie agroalimentaire, le coût horaire a augmenté de 58 % en France entre 2000 et 2017, contre 34 % en Allemagne.
Des élevages et des abattoirs plus petits que ceux des concurrents
Un atelier de poulets français compte en moyenne 16 700 places, moitié moins que la moyenne européenne et cinq fois moins qu'au Royaume-Uni. Les abattoirs de volaille tournent 66 heures par semaine contre 90 en Europe. L'abattage coûte 31 centimes par kilo en France, 22 en Pologne et 17 au Brésil.
Pour les céréales, les exploitations russes et ukrainiennes sont environ neuf fois plus grandes.
Une offre qui monte en gamme, une demande qui achète du prix
La France a misé sur les labels, le bio et le poulet entier. Les Français mangent de plus en plus de découpes, de plats préparés et de repas pris à l'extérieur, où le prix décide. La part du poulet importé est passée de 25 % en 2004 à 49 % en 2024. En 2019, 59 % du poulet servi en restauration et 72 % de celui utilisé par l'industrie étaient importés, contre 15 % au détail.
À Rungis en 2023, le filet de poulet brésilien se vendait 2,50 € le kilo, l'ukrainien 3,00 € et le français 6,80 €. La production de volaille a reculé de 30 % depuis son pic de 1997 alors que la consommation augmentait de 35 %.
On ne peut pas exporter ce que l'on ne produit plus
La France a perdu près d'un million de vaches entre 2017 et 2024. La collecte de lait est passée de 24,5 à 22,9 milliards de litres en dix ans. La production de fruits a baissé de 23 % entre 2000 et 2022, celle de légumes de 9 %. Les surfaces de céréales ont reculé de 9,6 à 8,5 millions d'hectares. Les rendements du blé stagnent depuis 1996 autour de 70 quintaux par hectare.
La part de la France dans le marché mondial du blé est passée de 17 % en 2000 à 7 % en 2025, quand la Russie passait de 1 % à 21 %.
Un sujet réel sur quelques filières, discuté sur l'ensemble
Les exemples existent. L'interdiction des néonicotinoïdes en 2018 a précédé la jaunisse de la betterave de 2020 (−30 % de rendement, 700 M€ de pertes selon la filière). Celle du diméthoate en 2016 a touché la cerise. La noisette, privée d'un insecticide encore autorisé ailleurs en Europe, est importée à environ 90 %.
Mais la mesure d'ensemble ne tranche pas. La France autorisait 296 substances actives fin 2024, au deuxième rang européen derrière l'Italie (301) et devant l'Espagne (293). Plusieurs chercheurs en droit rural et à l'Inrae jugent que l'on « ne peut pas parler de surtransposition ». Les produits phytosanitaires pèsent 5,5 % des achats des exploitations. Aucun rapport public ne chiffre le coût global des normes pour l'agriculture.
Des impôts de production plus lourds, une terre bien moins chère
Les impôts de production pesaient 5,7 % dans l'industrie agroalimentaire française en 2017, contre 0,7 % en Allemagne. Pour l'ensemble de l'économie, ils représentent 3,2 % du PIB en France, 1,6 % dans l'Union et 0,4 % en Allemagne.
À l'inverse, la terre est un avantage français : 6 400 € l'hectare de terres arables en 2024, contre 15 200 € en moyenne européenne et 96 600 € aux Pays-Bas. La France est aussi le premier bénéficiaire de la politique agricole commune, avec environ 10 milliards d'euros par an.
Le paradoxe n'en est pas un
Mal payés et trop chers : les deux constats ont la même origine. Ce qui suit est une lecture des chiffres du dossier, pas une conclusion tirée d'une étude unique.
Un poulet, un litre de lait ou une tonne de pommes se vendent au prix du marché européen. L'agriculteur ne fixe pas ce prix. Si son coût de production est plus élevé que celui de ses voisins, l'écart sort de sa marge.
Un coût élevé produit donc en même temps un revenu faible et une part de marché perdue.
L'agriculture ne pèse que 6,40 € sur 100 € d'alimentation. Baisser le revenu agricole ne rendrait presque rien au consommateur.
Le porc le montre : l'élevage français est parmi les moins chers d'Europe (1,92 € le kilo contre 2,22 € en Allemagne en 2022) et la filière peine pourtant à l'export. L'écart se fait à l'abattage, à la découpe et à la transformation.
Les aides directes représentent 74 % du résultat moyen et 200 % de celui des éleveurs de bovins à viande. Sans elles, 55 % de ces élevages auraient un excédent d'exploitation négatif.
Un revenu bas ne signifie pas un produit bon marché : il signifie que le prix de vente ne couvre pas les coûts.
De 1959 à 2017, l'agriculture a gagné 1,26 % de productivité par an. Selon le Trésor, 51 % de ces gains sont allés à l'aval et aux consommateurs par la baisse des prix et 39 % aux agriculteurs.
Depuis 2010, le revenu réel par actif agricole a progressé de 15 % en France et de 77 % dans l'Union.
La France produit 90,8 milliards d'euros de biens agricoles, plus que tout autre pays européen. Mais sa valeur ajoutée ne représente que 23 % de cette production, contre 47 % en Espagne et en Italie.
Elle exporte des matières premières (blé, orge, jeunes bovins vivants, poudre de lait) et importe des produits transformés.
Un exploitant travaille 52,5 heures par semaine pour des prélèvements proches du SMIC, soit environ 0,7 SMIC horaire. Sa ferme porte 236 000 € de dettes en moyenne.
La moitié des agriculteurs présents en 2020 seront partis à la retraite en 2030 : environ 20 000 départs par an pour 14 000 installations.
Ce qu'il faut garder en tête
Le constat d'une « chute » mérite quelques correctifs.
Sources et méthode
- Solde global
- Insee Références « Transformations de l'agriculture et des consommations alimentaires » (2024), fiche Commerce extérieur, série 2000-2022 d'après les Douanes. Agreste, Infos rapides Commerce extérieur (2024 et 2025). Douanes, analyse annuelle 2025. Le total 2023 et les soldes hors boissons 2023-2025 sont calculés à partir des chiffres publiés arrondis.
- Filières
- FranceAgriMer, « Les performances à l'export des filières agricoles et agroalimentaires, situation en 2025 » (juin 2026) et édition 2024. Les vingt-cinq ans par produit viennent des Douanes (nomenclature CPF). Les deux périmètres ne se recoupent pas : ne pas additionner les chiffres de l'un et de l'autre.
- Dépendance
- FranceAgriMer et Agreste, « La souveraineté alimentaire : comprendre les enjeux » (février 2026), moyenne 2022-2024 ; FranceAgriMer, « Souveraineté alimentaire : un éclairage par les indicateurs de bilan » (2023) pour les produits marqués *.
- Europe et pays tiers
- Haut-Commissariat au Plan (2021) pour 2019, Insee pour 2022, Agreste relayé par la presse agricole pour 2024 et 2025. FranceAgriMer donne pour 2025 un déficit plus marqué avec l'Union (−5,2 Md€) et un excédent de 4,3 Md€ avec les pays tiers.
- Revenus
- Réseau d'information comptable agricole (RICA), traitement Inrae : Chatellier et al., INRAE Productions Animales (2024). Chambres d'agriculture France pour 2023 et 2024. Insee Première n° 1876 et n° 2098 et Insee Références 2024 pour le niveau de vie et la pauvreté (16,2 % en 2020). Trésor-Éco n° 350 (2024) pour le temps de travail, les prélèvements privés et le patrimoine. Le « 0,7 SMIC horaire » est un calcul de cette page (1,09 SMIC mensuel pour 52,5 heures au lieu de 35), à lire comme un ordre de grandeur.
- Partage de la valeur
- Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires, rapport 2026, « euro alimentaire » 2021.
- Compétitivité
- Sénat, rapport n° 905 (2022) « Compétitivité de la ferme France » et rapport n° 317 (2026) « Balance commerciale agricole : chronique d'une chute annoncée ». Trésor-Éco n° 230 (2018) pour les « plus de 70 % ». InterPIG et IFIP pour le porc, Itavi pour la volaille, Insee Première n° 2057 pour les volumes, Eurostat pour le foncier et la production agricole. Générations Futures, Public Sénat et Réussir pour les comptages de substances actives.
- Limites
- Plusieurs chiffres de compétitivité viennent d'interprofessions ou de syndicats repris par le Sénat (coût du travail en verger, taille des ateliers en 2013) et datent. Le coût horaire agricole n'a pas de statistique européenne harmonisée récente. Les tableaux détaillés du RICA 2023 et 2024 par orientation n'ont pas pu être consultés directement. Tous les montants sont en euros courants.
Page construite avec l'IA sur lhoste.org, dans la série des analyses de données publiques. Voir aussi le budget de la France, l'eau en France et toutes les analyses.