Les coûts des pays les plus innovants d'Europe, l'innovation d'un pays moyen.
Une heure de travail coûte autant en France qu'en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Suède. Mais la France dépose deux fois moins de brevets européens par habitant que l'Allemagne et trois fois moins que la Suède. Pas assez innovante pour vendre cher, trop chère pour vendre sur les prix : en dehors de quelques secteurs et de quelques champions, l'économie française est « coincée au milieu ». Ce dossier reprend les données publiques sur les moyens consacrés à l'innovation, ce qu'ils produisent et le maillon qui manque entre une recherche publique de bon niveau et les entreprises. Il prolonge le cahier « Innovation » de la série Cap 2027 de l'Institut de l'Entreprise, publié en octobre 2026.
Des moyens dans la moyenne
La France consacre 2,2 % de son PIB à la recherche et développement, à peine plus que l'Union européenne et nettement moins que la moyenne de l'OCDE, l'Allemagne, les États-Unis ou les pays d'Asie. L'objectif de 3 %, fixé à Lisbonne pour 2010 puis repris par la loi de programmation de la recherche pour 2030, n'a jamais été approché : l'effort français stagne depuis trente ans quand la Corée l'a plus que doublé. Le détail est plus parlant que le total. La recherche publique française pèse autant qu'ailleurs. C'est la R&D des entreprises qui manque : 1,4 % du PIB, exactement la moyenne européenne, contre 2,1 % en Allemagne et 2,7 % aux États-Unis.
Le paradoxe de l'aide publique
Le déficit de R&D privée ne vient pas d'un manque de soutien. Avec le crédit d'impôt recherche (7,6 milliards d'euros en 2024) et les aides directes, l'État français finance la R&D des entreprises à hauteur de 0,42 % du PIB : c'est le troisième niveau de l'OCDE derrière le Portugal et l'Islande, plus d'une fois et demie la moyenne et trois fois l'Allemagne. Le CIR a des effets mesurés et positifs. Mais les pays qui aident le moins leurs entreprises, l'Allemagne, la Suisse ou les pays nordiques, sont aussi ceux où les entreprises font le plus de R&D. L'aide ne suffit pas à créer l'effort : elle accompagne surtout un tissu productif dont la spécialisation et la taille déterminent l'intensité de recherche.
Ce que produisent ces moyens
Les brevets sont un indicateur imparfait de l'innovation. Beaucoup ne sont jamais exploités, d'autres sont défensifs, leur propension varie selon les secteurs et la valeur d'un brevet se mesure mieux par ses citations, sa famille ou son extension géographique que par son simple dépôt. À l'échelle d'un pays et sur la durée, ils restent pourtant un bon thermomètre. La France dépose 159 demandes de brevets européens par million d'habitants : au-dessus de la moyenne des États membres de l'OEB, du Royaume-Uni et de l'Italie, mais deux fois moins que l'Allemagne et trois à quatre fois moins que les pays nordiques. Le recul est continu : en familles triadiques (brevets protégés à la fois en Europe, aux États-Unis et au Japon), la France a perdu 40 % de son intensité depuis 2000 quand la Corée l'a multipliée par cinq.
Coincés au milieu
Michael Porter appelle « stuck in the middle » l'entreprise qui n'a ni l'avantage du coût ni celui de la différenciation. Rapporté à un pays, le graphique ci-dessous le montre : à coût horaire du travail égal, l'Allemagne, l'Autriche, les Pays-Bas, la Suède, le Danemark ou la Finlande innovent deux à quatre fois plus que la France. Et les pays qui déposent aussi peu de brevets que nous, l'Italie, l'Espagne ou le Portugal, ont un coût du travail inférieur de 30 à 60 %. Dans le coin des pays chers et peu innovants, on ne trouve guère, à côté de la France, que la Norvège et l'Islande, deux économies tirées par l'énergie et la pêche : la France est chère comme les leaders et innovante comme la moyenne.
Les acheteurs le voient. Dans l'enquête compétitivité 2026 de Rexecode, menée auprès d'environ 500 grands acheteurs professionnels de six pays européens, les biens de consommation français sont dans le trio de tête pour la qualité dans l'agroalimentaire, la pharmacie-cosmétique et l'habillement, mais derniers sur le prix dans la pharmacie et la beauté. Leur rapport qualité-prix s'est dégradé partout depuis 2022 et la part de la France dans les exportations européennes a été divisée par deux en trente ans dans l'agroalimentaire, la pharmacie-cosmétique et l'équipement de la maison. Seul l'habillement-accessoires progresse, de 12 % à 19 %, porté par le luxe.
Les exceptions confirment la règle
Là où la France est clairement au sommet de la gamme, elle gagne. Dans l'aéronautique et le spatial, elle détient 13,5 % des exportations mondiales, deuxième derrière les États-Unis et devant l'Allemagne. Le luxe, la cosmétique, la défense ou le nucléaire racontent la même histoire : un produit différencié, une marque, une technologie difficile à copier, donc un prix qui couvre le coût du travail. Mais dans les autres industries de haute technologie, la France pèse peu : 4,6 % des exportations mondiales de médicaments contre 14 % pour l'Allemagne et 12 % pour la Suisse, à peine 1 % dans l'informatique et l'électronique. Le problème est le vaste milieu du tissu productif.
Le chaînon manquant : de la recherche à l'entreprise
La France a une recherche publique de bon niveau. Elle peine à la transformer en produits. Notre système est structurellement dual : les dirigeants d'entreprise sont majoritairement formés dans les grandes écoles, la recherche se fait surtout à l'université et dans les organismes comme le CNRS, l'Inserm ou l'Inrae. Les deux mondes se croisent peu. Seuls 13 % des chercheurs en entreprise sont docteurs. Et les entreprises ne financent que 3 % de la recherche universitaire, contre 13 % en Allemagne et en Corée, 12 % en Suisse et 9 % au Royaume-Uni. Ce ratio n'a pas bougé en vingt ans.
Le contraste avec l'Allemagne est éclairant. Les 74 instituts Fraunhofer (plus de 30 000 personnes, 3,6 milliards d'euros de budget) reçoivent au plus un tiers de financement institutionnel : le reste doit être gagné sur contrats, auprès des entreprises ou de projets publics. Leur modèle économique les oblige à servir l'industrie, en particulier le Mittelstand. En France, le CEA joue ce rôle dans certains domaines et ce n'est pas un hasard si les établissements publics à caractère industriel et commercial concentrent plus de la moitié des contrats de recherche passés avec les entreprises. Mais il n'existe pas d'équivalent à l'échelle de tout le tissu industriel. L'histoire de l'ARN messager, rappelée par l'Institut de l'Entreprise, résume le problème : une preuve de concept à l'Institut Pasteur en 1993, un développement jugé trop coûteux, un brevet perdu en 1998.
L'innovation, c'est la productivité
L'innovation n'est pas une fin en soi : c'est le principal moteur de la productivité, donc des salaires et de la croissance de long terme. En 1995, une heure de travail produisait autant en France qu'aux États-Unis. Trente ans plus tard, l'écart dépasse 8 %. Le Conseil d'analyse économique estime que le seul décrochage de productivité a coûté environ 140 milliards d'euros de PIB en 2019, soit 65 milliards de recettes fiscales. Les pays qui tiennent le rythme américain, la Suisse, le Danemark ou les Pays-Bas, sont aussi ceux qui innovent le plus par habitant.
Trois priorités pour sortir du milieu
Le cahier de l'Institut de l'Entreprise propose une stratégie unique d'innovation (« France 2100 »), une capacité de type DARPA, l'harmonisation européenne des capitaux et un « pacte du risque ». Les données de ce dossier suggèrent trois priorités complémentaires.
Nuances
- Les brevets mesurent l'innovation technologique brevetable. Ils sous-estiment l'innovation de service, de design, d'organisation ou logicielle, et la propension à breveter varie fortement selon les secteurs : un pays spécialisé dans le luxe ou les services brevette moins à innovation égale.
- Un brevet est attribué au pays du premier demandeur : les filiales françaises de groupes étrangers comptent pour leur pays d'origine et inversement. Les petits pays sièges de multinationales (Suisse, Pays-Bas, Finlande) en sont avantagés.
- La productivité horaire française est en partie flattée par un taux d'emploi plus faible qu'ailleurs, notamment chez les jeunes et les seniors : ceux qui travaillent sont en moyenne plus productifs.
- Le coût horaire du travail ne dit pas tout de la compétitivité-coût : la productivité, les impôts de production, l'énergie et le change comptent aussi. Mais il fixe le niveau de valeur ajoutée que chaque heure doit produire.
- Le financement de la recherche publique par les entreprises ne capte qu'une partie des collaborations : thèses CIFRE, laboratoires communs, mobilité des chercheurs ou essaimage n'y apparaissent pas. Les copublications public-privé, autre indicateur, placent la France au 22e rang sur 38 pays européens dans le tableau de bord européen de l'innovation 2021.
- Les dernières années de brevets triadiques sont des estimations de l'OCDE, révisées au fil des dépôts : la baisse récente est probablement exagérée, pas la tendance longue.
Sources
- R&D et chercheurs
- OCDE, Principaux indicateurs de la science et de la technologie (MSTI), édition 2026 : dépense intérieure de R&D par secteur d'exécution et de financement, chercheurs, brevets triadiques et PCT, parts de marché à l'exportation des industries de haute technologie.
- Aide publique
- OCDE, base RDTAX : soutien public direct et fiscal à la R&D des entreprises, en % du PIB. DG Trésor (2021), évaluation de la réforme du CIR de 2008.
- Brevets
- Office européen des brevets, Patent Index 2025 : demandes de brevets européens par million d'habitants. Indice de rupture : A. Bergeaud et D. Marino, laboratoire de l'innovation et du travail d'HEC, cité dans le cahier Cap 2027 Innovation.
- Coût du travail
- Eurostat (lc_lci_lev) et Insee : coût horaire de la main-d'œuvre en 2025, entreprises de 10 salariés et plus, sections B à N de la NAF.
- Productivité
- OCDE, base de données sur la productivité : PIB par heure travaillée en dollars à parités de pouvoir d'achat courantes. CAE (2022), note n° 75.
- Recherche et entreprises
- SIES, Note flash 2025-24 « Les chercheurs en entreprise en 2023 » ; MESR, État de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation n° 13 ; La Fabrique de l'industrie (2022), « Recherche publique et entreprises : une coopération à renforcer » ; Fraunhofer-Gesellschaft, chiffres 2025.
- Compétitivité
- Rexecode, Enquête compétitivité 2026 (mars 2026).
- Point de départ
- Institut de l'Entreprise (octobre 2026), « Innovation », Cap 2027, cahier n° 3.
Dossier construit avec l'IA à partir de données publiques, octobre 2026. Une analyse de la série IA & données de lhoste.org.