L'Europe réarme enfin. La question est désormais de savoir qui fabrique et à quel prix pour son autonomie.
En 2014, les alliés européens de l'OTAN et le Canada consacraient 1,4 % de leur PIB à la défense. En 2026, ils en sont à 2,5 % et visent 3,5 % en 2035, plus 1,5 % d'investissements liés à la sécurité. Les budgets allemand, polonais ou suédois ont doublé ou triplé. La France, longtemps l'un des rares pays européens à tenir son rang militaire, est désormais au milieu du classement et a programmé l'essentiel de son effort supplémentaire après 2027. Dans le même temps, l'Europe achète une grande partie de ses armes aux États-Unis, ce qui fragilise son autonomie mais l'arrime aussi à son principal protecteur. Ce dossier rassemble les données publiques de l'OTAN, du SIPRI, du Parlement et de la Commission européenne pour faire le point, jusqu'aux passerelles qui s'ouvrent entre l'industrie civile et la défense.
Le grand rattrapage
Après la guerre froide, les Européens ont encaissé les « dividendes de la paix » : leurs budgets de défense ont fondu en part de richesse nationale pendant vingt-cinq ans. L'annexion de la Crimée en 2014 a fixé un premier objectif de 2 % du PIB, longtemps resté théorique. C'est l'invasion de l'Ukraine en 2022, puis les doutes sur l'engagement américain, qui ont tout changé. La hausse s'accélère depuis 2023 : +19 % en volume pour les Européens et le Canada en 2025, encore +11 % prévus en 2026. Les États-Unis, eux, restent autour de 3,2 % du PIB.
Qui fait quoi : la géographie de la menace
L'effort est d'abord dicté par la distance à la Russie. Les pays baltes, la Pologne et les pays nordiques ont basculé dans une logique de pays en alerte : la Lituanie consacre plus de 5 % de son PIB à la défense, davantage que les États-Unis. À l'ouest et au sud, l'Espagne, la Belgique, l'Italie ou le Portugal viennent seulement d'atteindre 2 %. La France, qui avait maintenu un effort supérieur à la moyenne pendant les années de désarmement, se retrouve désormais dans la seconde moitié du classement.
Les volumes : l'Allemagne passe devant
Rapportées au PIB, les dépenses disent l'effort. En valeur, elles disent la puissance. Les États-Unis dépensent encore davantage que les 31 autres alliés réunis, mais l'écart se resserre vite. Le changement le plus spectaculaire est allemand : avec la réforme de son frein à l'endettement en 2025, Berlin a exempté l'essentiel de ses dépenses de défense de ses règles d'endettement et son budget militaire a été multiplié par 2,6 en volume depuis 2014. L'Allemagne a dépassé la France en 2019 ; elle dépense en 2026 environ 70 % de plus et prévoit 160 Md€ en 2030.
Le rôle de l'OTAN : fixer la cible, pas acheter
L'OTAN n'a presque pas de budget propre : ce sont les États qui dépensent et qui achètent. Son rôle est de fixer des objectifs de capacités à chaque allié, de vérifier les trajectoires et de servir de cadre politique. Au sommet de La Haye, en juin 2025, les alliés ont remplacé la cible de 2 % par un engagement de 5 % du PIB d'ici 2035, en deux parties : au moins 3,5 % pour la défense au sens strict et jusqu'à 1,5 % pour la protection des infrastructures critiques, la cyberdéfense, la préparation civile, l'innovation et la base industrielle de défense. Cette seconde enveloppe est la porte d'entrée des dépenses civiles dans l'effort de défense : un réseau électrique renforcé, un port adapté ou une cybersécurité d'hôpital peuvent y être comptés.
L'OTAN joue aussi un rôle croissant d'intermédiaire. Avec le mécanisme PURL, les Européens et le Canada financent des armes américaines livrées à l'Ukraine. Au sommet d'Ankara, en juillet 2026, l'Alliance a servi de vitrine à plus de 50 Md€ de projets d'acquisition et a lancé une initiative de 40 Md$ sur cinq ans contre les drones. La trajectoire sera revue en 2029.
La France : un effort réel, mais repoussé
La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoyait 400 Md€. Son actualisation, promulguée le 16 août 2026, ajoute 36 Md€ et porte l'enveloppe à 435,7 Md€. Le budget de la mission « Défense » doit passer de 47,2 Md€ en 2024 à 76,3 Md€ en 2030 : plus d'un doublement depuis 2017. Mais le calendrier interroge. Les crédits supplémentaires montent en puissance lentement et 26 des 36 milliards sont prévus en 2028, 2029 et 2030, c'est-à-dire sous le prochain quinquennat. Une partie de l'enveloppe sert par ailleurs à financer des dépenses jusqu'ici sous-budgétisées (opérations extérieures, fonctionnement, nouveau service national) plutôt que de nouvelles capacités.
La contrainte est budgétaire. En 2026, la charge de la dette (63 Md€) dépasse le budget de la mission « Défense » (57,1 Md€). Le Parlement a demandé au gouvernement un rapport sur le recours à la clause dérogatoire du pacte de stabilité, qui permet de sortir une partie des dépenses de défense du calcul du déficit. L'Allemagne, elle, a choisi de s'endetter pour réarmer.
Ce que l'argent achète
Un budget de défense paie d'abord des soldats, des pensions, du carburant et de l'entretien. La part consacrée aux équipements (avions, blindés, munitions, satellites) mesure ce qui alimente l'industrie. La France y consacre un tiers de son budget, une proportion élevée qui reflète un modèle d'armée complet, dissuasion nucléaire comprise, servi par une industrie nationale. L'Allemagne et la Pologne rattrapent à grande vitesse, mais une grande partie de leurs commandes part vers des matériels disponibles immédiatement, souvent américains ou sud-coréens.
Acheter américain : dépendance ou assurance ?
Les chiffres sont nets. Entre 2021 et 2025, 58 % des armes importées par les pays européens de l'OTAN venaient des États-Unis, contre 52 % entre 2015 et 2019. Les Européens achètent surtout américain là où l'offre européenne est absente ou en retard : avions de combat de cinquième génération, défense antimissile à longue portée, ravitailleurs, drones de surveillance. La Corée du Sud et Israël progressent vite, sur les blindés, l'artillerie et la défense aérienne, parce qu'ils livrent vite. La France, premier exportateur européen dans le monde, ne fournit que 7 % des armes importées par ses alliés européens.
Ce qui pèse sur la souveraineté
- Le contrôle de l'usage. Il n'existe pas de preuve d'un « interrupteur » permettant de clouer au sol un F-35 à distance. Mais l'avion dépend de mises à jour logicielles, de données de mission et de pièces détachées gérées depuis les États-Unis. Ce qui compte n'est pas un bouton, c'est la chaîne de soutien.
- Les règles d'exportation. Un composant soumis à la réglementation américaine ITAR suffit pour que Washington ait un droit de regard sur la revente ou l'usage d'un système européen.
- L'industrie. Chaque milliard dépensé hors d'Europe ne finance ni les usines, ni les ingénieurs, ni la R&D qui permettraient de produire en Europe la génération suivante. Les cycles d'armement durent quarante ans : un choix d'aujourd'hui engage jusqu'aux années 2060.
- La dépendance politique. L'engagement d'acheter davantage d'armes américaines figure dans la déclaration commerciale UE-États-Unis d'août 2025 : l'achat d'armes devient aussi une monnaie d'échange commerciale.
Pourquoi c'est aussi une assurance
- Arrimer le protecteur. Acheter américain, c'est entretenir l'intérêt des États-Unis à la sécurité de l'Europe : des milliers d'emplois américains, des contrats de soutien sur trente ans et des forces qui partagent les mêmes systèmes. Pour un pays balte ou la Pologne, ce lien vaut plus qu'un point d'autonomie industrielle.
- Le temps. La menace est jugée possible avant 2030. Un système américain disponible maintenant peut valoir mieux qu'un système européen livré en 2035. L'industrie européenne ne peut pas tout fournir tout de suite.
- L'interopérabilité. L'OTAN fonctionne avec des standards largement américains. Partager les mêmes avions, munitions et liaisons de données rend la défense commune plus crédible.
- La dissuasion élargie. Les F-35 de plusieurs alliés sont certifiés pour emporter des bombes nucléaires américaines. Pour ces pays, ce n'est pas un achat d'armement : c'est leur place sous le parapluie nucléaire américain.
La vraie question n'est donc pas « acheter européen ou américain » mais « pour quoi et pour combien de temps ». Une assurance a un prix et une durée. Plus la part américaine est concentrée sur les capacités que l'Europe ne sait pas produire et plus les achats s'accompagnent de production ou de maintenance en Europe, plus l'assurance l'emporte sur la dépendance.
En dollars courants, les pays européens de l'OTAN (559 Md$ en 2025) dépensent près de trois fois plus que la Russie (environ 190 Md$, 7,5 % de son PIB). Mais en parité de pouvoir d'achat, l'IISS estimait que la Russie avait dépensé en 2024 autant que toute l'Europe réunie : un rouble achète beaucoup plus d'obus qu'un euro et la Russie produit en série des matériels plus simples.
L'Europe s'organise : SAFE et la préférence européenne
L'Union européenne n'a pas de compétence militaire mais elle a une capacité d'emprunt. Le programme SAFE (Security Action for Europe) prête jusqu'à 150 Md€ aux États membres pour des achats d'armement, à long terme et au taux de l'Union. Contrepartie : au moins 65 % de la valeur des composants doit venir de l'UE, de l'Espace économique européen ou de l'Ukraine. C'est de loin la plus grosse enveloppe européenne jamais assortie d'une préférence européenne en matière de défense. Dix-neuf pays y participent ; l'Allemagne n'en fait pas partie. La Pologne capte près d'un tiers de l'enveloppe.
À l'été 2026, seuls les préfinancements de 15 % avaient été versés. Le reste est décaissé contre des jalons : le rythme effectif des commandes dira si SAFE sert l'industrie européenne ou reste une enveloppe théorique.
Civil et militaire : les passerelles
Le réarmement arrive au moment où une partie de l'industrie civile européenne ferme des usines. L'automobile, la chimie et la mécanique ont des chaînes de production, des compétences et des sites sous-utilisés. La défense manque de capacités pour produire en série. Les premières passerelles s'ouvrent, sous plusieurs formes.
Des usines civiles reconverties
Rheinmetall fabrique des corps d'obus dans une ancienne usine de pièces automobiles à Berlin et regarde le site Volkswagen d'Osnabrück, qui doit fermer en 2027, pour des véhicules blindés. Une ancienne usine BMW Mini à Born, aux Pays-Bas, est devenue un pôle de production militaire. John Cockerill étudie une ligne de blindés légers dans l'ancienne usine Audi de Bruxelles.
Des méthodes industrielles transférées
En France, la DGA a confié à Renault l'assemblage du drone Chorus conçu par Turgis Gaillard, non pour faire de Renault un industriel de défense, mais pour importer la cadence et les coûts de l'automobile. Un contrat de 90 M€ au départ, potentiellement 1 Md€ sur dix ans. En Espagne, un pick-up Peugeot adapté par Iturri est devenu le 4×4 tactique de l'armée.
Des compétences qui changent de secteur
Continental a organisé le transfert d'une centaine de salariés de son usine de Gifhorn vers Rheinmetall. Hensoldt recrute chez Bosch et Continental. En France, l'industrie de défense doit recruter 100 000 personnes d'ici 2030 et France Travail cible les profils du numérique, du bâtiment, de l'énergie et de la logistique. Dans les Yvelines, les collectivités demandent des lots réservés pour les sous-traitants automobiles.
Une chimie redevenue stratégique
Il n'y a pas d'obus sans poudre, ni de poudre sans nitrocellulose, acide nitrique et cellulose. Eurenco a relancé sa ligne de Bergerac, Rheinmetall convertit une usine chimique civile à Lingen et la Pologne construit une filière avec Grupa Azoty. Le réarmement dépend donc aussi d'une chimie européenne aujourd'hui sous pression sur ses coûts.
Le numérique et l'IA
Le ministère des Armées a signé en janvier 2026 un accord-cadre avec Mistral AI pour déployer ses modèles sur ses propres infrastructures. L'IA, le cloud souverain, la cybersécurité et le spatial sont par nature à double usage : ce sont les domaines où le civil tire le militaire, l'inverse du schéma de la guerre froide.
Le financement
Les PME de défense se plaignent depuis des années de refus bancaires liés aux critères ESG. L'État a mobilisé Bpifrance, la Caisse des Dépôts et l'épargne des particuliers (fonds accessible dès 500 €) ; la BEI a ouvert ses financements à la défense. L'enveloppe de 1,5 % de l'OTAN et la préférence européenne de SAFE donnent un cadre à ces investissements à double usage.
Nuances
- Les chiffres de l'OTAN pour 2025 et 2026 sont des estimations déclarées par les États en juillet 2026 ; ils sont souvent révisés. Les dépenses de défense au sens de l'OTAN incluent les pensions militaires, que le budget français présente à part : les montants OTAN pour la France sont donc supérieurs aux crédits de la mission « Défense ».
- Les comparaisons en dollars dépendent des taux de change. La hausse de l'euro face au dollar en 2025-2026 gonfle mécaniquement les dépenses européennes exprimées en dollars courants ; les séries en prix de 2021 corrigent cet effet.
- Les données d'importation du SIPRI mesurent un volume de transferts d'armes majeures (avions, navires, blindés, missiles), pas une valeur financière. Elles ignorent les munitions légères, les pièces et les services. La part américaine dans les dépenses totales d'équipement est beaucoup plus faible que dans les importations : la plupart des grands pays européens achètent d'abord à leur propre industrie.
- La part des États-Unis dans les importations européennes est gonflée depuis 2022 par l'aide militaire à l'Ukraine, qui compte parmi les pays européens dans les statistiques du SIPRI.
- Les investissements liés à la sécurité (1,5 %) sont définis de façon large et déclarés par chaque État. Ils peuvent recouvrir des dépenses qui auraient été faites de toute façon : leur suivi sera un enjeu de crédibilité de la cible de 5 %.
- Les montants SAFE proviennent d'un suivi indépendant des décisions européennes ; ils peuvent évoluer avec les demandes de révision des États.
Sources
- Dépenses de défense de l'OTAN
- OTAN, communiqué de presse « Defence Investment of NATO Countries (2014-2026) », 7 juillet 2026 : tableaux 2 (montants), 3 (part du PIB), 8a (part des équipements) et graphiques 1 à 3.
- Engagement de 5 %
- Déclaration du sommet de La Haye, 25 juin 2025 ; OTAN, déclaration du secrétaire général sur le sommet d'Ankara, 8 juillet 2026.
- Dépenses militaires mondiales
- SIPRI, « Trends in World Military Expenditure, 2025 », avril 2026 ; IISS, The Military Balance 2025 et 2026 (parité de pouvoir d'achat).
- Transferts d'armes
- SIPRI, « Trends in International Arms Transfers, 2025 », mars 2026 ; édition 2024 (mars 2025) ; Defense News, 9 mars 2026 ; Bruegel, « What role do imports play in European defence? ».
- Loi de programmation militaire
- Loi n° 2026-791 du 16 août 2026 actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 ; Sénat, « L'essentiel » sur le projet de loi d'actualisation et rapport pour avis de la commission des finances ; Assemblée nationale, amendement n° 384 au projet de loi n° 2695.
- SAFE
- Commission européenne, règlement SAFE (mai 2025) et allocations du 9 septembre 2025 ; suivi Grosswald « SAFE: the €150 billion EU defence loan, country by country », octobre 2026.
- Achats américains
- Déclaration commune UE-États-Unis sur un cadre pour un accord commercial, 21 août 2025 ; Mark Rutte sur le mécanisme PURL, février 2026.
- Industrie et passerelles civil-militaire
- France Travail, « 100 000 emplois dans l'industrie de défense », 2026 ; Journal du Geek, 9 juin 2026 (drone Chorus) ; L'Essentiel de l'éco, « De l'automobile aux obus », 2026 ; Journal de l'économie, 13 juin 2026 (Volkswagen à Eurosatory) ; GPS&O et SQY, communiqué du 24 novembre 2025 ; European Policy Centre, « Running on empty: the chemical shortage undermining European defence », 18 juin 2025 ; Acteurs publics, 9 janvier 2026 (accord-cadre Mistral AI) ; Gouvernement, mesures de financement de l'industrie de défense, mars 2025.
Dossier construit avec l'IA à partir de données publiques, octobre 2026. Une analyse de la série IA & données de lhoste.org. Voir aussi Radiographie de l'industrie, la chimie européenne et France budget.