L'industrie française investit autant que ses voisins. Elle est simplement deux fois plus petite.
L'industrie manufacturière française réinvestit chaque année 22 à 23 % de sa valeur ajoutée, autant que la moyenne européenne et plus que l'Allemagne. Par salarié, elle investit même davantage que l'Allemagne ou l'Italie. Le problème n'est pas l'effort d'investissement : c'est la taille de la base et la nature de ce qu'on achète. L'industrie ne représente plus qu'environ 11 % de la valeur ajoutée française contre près de 20 % en Allemagne. Et ses investissements vont de plus en plus aux logiciels, à la R&D et aux bâtiments, de moins en moins aux machines : en volume, la France investit moins en équipements productifs qu'en 2000 et compte 2,3 fois moins de robots par salarié que l'Allemagne. Les délais d'implantation, le foncier, le raccordement électrique et la fiscalité de production compliquent encore l'investissement. Ce dossier reprend les données publiques d'Eurostat, de la Banque mondiale et de la Fédération internationale de la robotique pour faire le point.
Un poids divisé par deux en quarante ans
En 1980, l'industrie manufacturière produisait 18 % du PIB français. Elle en produit aujourd'hui moins de 10 % selon la Banque mondiale. Tous les pays riches se sont tertiarisés : les gains de productivité de l'industrie font baisser le prix relatif des biens, la demande se déplace vers les services et une partie des fonctions autrefois internes aux usines (nettoyage, logistique, informatique, ingénierie) a été externalisée et comptée dans les services. Mais la France est allée plus loin que ses voisins. L'Allemagne, l'Italie, la Suisse ou la Corée ont gardé une industrie qui pèse 15 à 27 % de leur économie. Seul le Royaume-Uni s'est davantage désindustrialisé. La bonne nouvelle est relative : depuis 2010, la part française ne baisse presque plus.
Les chiffres diffèrent selon les sources : environ 11 % de la valeur ajoutée pour Eurostat, 10 % pour l'Insee, 9,5 % du PIB pour la Banque mondiale qui rapporte la valeur ajoutée au PIB (impôts sur les produits compris). La comparaison avec l'Allemagne est aussi biaisée par la méthode : l'Insee mesure l'industrie par branches homogènes qui isolent les activités purement manufacturières alors que l'Allemagne la mesure par secteurs, qui incluent des activités de services des entreprises industrielles. L'écart réel est donc un peu moins grand qu'il n'y paraît, mais il reste considérable.
Le centre de gravité est passé en Asie
À l'échelle du monde, la question n'est plus de savoir quel pays européen est le plus industriel. En une génération, la Chine est devenue l'atelier du monde : elle produit plus du quart de la valeur ajoutée manufacturière mondiale. Les États-Unis, le Japon et l'Europe ont tous reculé en part relative, même quand leur production progressait en volume. La France est passée de 3 % à moins de 2 % de l'industrie mondiale, désormais derrière l'Inde, la Corée et l'Italie.
Un effort d'investissement dans la norme
On entend souvent que l'industrie française n'investit pas assez. Les comptes nationaux disent autre chose. Rapporté à la valeur ajoutée qu'elle produit, l'industrie manufacturière française investit autant que la moyenne européenne et plus que l'Allemagne depuis le milieu des années 2000. Le taux est monté de 19 % en 2000 à près de 23 % aujourd'hui. Par salarié, l'effort français est parmi les plus élevés des grands pays industriels. Ce qui manque, c'est le volume total : comme l'industrie pèse peu dans l'économie, elle ne capte qu'un dixième de l'investissement du pays, contre un sixième en Allemagne et en Italie. Le reste va au logement, aux services et aux infrastructures.
Plus d'euros, pas plus de machines
En euros courants, l'investissement manufacturier français a progressé de 31 % entre 2019 et 2025. Mais une fois l'inflation retirée et en regardant ce qui est acheté, le tableau change. Depuis 2000, la hausse vient de l'immatériel (R&D et logiciels) et, depuis 2019, des bâtiments : nouvelles usines, gigafactories de batteries, sites soutenus par France 2030. L'investissement en machines et équipements, le cœur de la capacité de production, est en volume inférieur à son niveau de 2000. L'Allemagne est dans la même situation, ce qui en fait un problème européen plus que français. L'Italie et l'Espagne, elles, ont continué à équiper leurs usines.
Ce que l'industrie française achète
La structure de l'investissement industriel français est singulière. Les logiciels et bases de données en représentent près d'un cinquième, presque cinq fois plus qu'en Allemagne et deux fois et demie plus qu'en Italie. Les bâtiments en pèsent un autre cinquième. Les machines et équipements, qui font l'essentiel de l'investissement italien ou tchèque, ne comptent que pour un tiers. Une partie de cet écart est statistique : la France comptabilise largement les logiciels développés en interne et ses entreprises externalisent moins certaines fonctions. Mais le profil est net : l'industrie française investit comme une économie de l'immatériel, pas comme un pays d'usines.
Où va l'argent
Le matériel de transport (automobile, aéronautique, ferroviaire, naval) reste le premier investisseur de l'industrie française, avec plus de 11 milliards d'euros par an, dont près de la moitié en R&D. Suivent l'agroalimentaire, premier employeur industriel du pays. Puis l'électronique, portée par les semi-conducteurs, qui réinvestit plus de la moitié de sa valeur ajoutée. La chimie et la pharmacie investissent chacune 4 à 6 milliards d'euros par an. Les machines et équipements, secteur clé de l'automatisation, pèsent peu : c'est aussi un des secteurs où l'Allemagne et l'Italie ont construit leur avance.
L'automatisation, le vrai retard
Le constat le plus net est celui de la robotisation. Avec 186 robots industriels pour 10 000 salariés, la France est au-dessus de la moyenne mondiale mais en dessous de la moyenne européenne et loin des pays qui ont fait de l'automatisation une stratégie : l'Allemagne, le Japon, la Corée et désormais la Chine, qui a dépassé l'Allemagne et le Japon en 2023. Les installations ont reculé en 2024. C'est cohérent avec la baisse de l'investissement en machines et c'est inquiétant au moment où la robotique progresse vite grâce à l'IA et où 42 % des industriels disent manquer de capacités pour répondre à la demande.
Investir en France : un parcours d'obstacles
L'effort d'investissement mesure ce que les industriels dépensent, pas ce qu'ils renoncent à engager. Or implanter ou agrandir une usine en France reste long et incertain. Le rapport Guillot de 2022 estimait à 17 mois le délai moyen d'implantation, dont 8 mois d'écart entre les délais prévus par les textes et les délais réels : dossiers jugés incomplets, temps morts entre les étapes, inventaires faune-flore exigés sur quatre saisons. En Allemagne, cet écart est nul. Entre 2017 et 2019, seuls 7 % des projets soumis à évaluation environnementale avaient obtenu leur autorisation en moins de neuf mois. La loi Industrie verte de 2023 a voulu diviser ces délais par deux, mais l'effet reste à mesurer.
D'autres goulets se sont ajoutés. Le foncier d'abord : l'industrie aurait besoin de 22 000 hectares d'ici 2030 au moment où l'objectif « zéro artificialisation nette » impose de diviser par deux la consommation de terres. Le raccordement électrique ensuite : plus de 200 projets représentant près de 33 GW attendent une connexion à haute tension, presque trois fois la consommation de toute l'industrie française. RTE change les règles fin 2026 pour servir d'abord les projets les plus avancés et prépare des zones « prêtes à raccorder » à Dunkerque, au Havre et à Fos. La fiscalité de production enfin, qui reste six fois plus lourde qu'en Allemagne malgré les baisses engagées depuis 2020.
L'énergie est le point où le diagnostic courant est le moins juste. Pour un grand consommateur industriel, l'électricité est un tiers moins chère en France qu'en Allemagne et nettement moins chère que la moyenne européenne. Elle reste plus chère qu'aux États-Unis et surtout le gaz, matière première de la chimie, y coûte plusieurs fois moins cher. Le handicap énergétique est européen : il pèse sur la France face aux États-Unis et à la Chine, beaucoup moins face à ses voisins.
Les signaux de 2025-2026
La France reste la première destination européenne des investissements étrangers et en particulier des projets industriels. Mais la dynamique de réindustrialisation a nettement ralenti en 2025 : le solde des ouvertures et des fermetures d'usines est presque nul. Les secteurs portés par la commande publique ou la transition (industrie verte, défense, aéronautique, électronique) ouvrent des sites. L'automobile, la chimie, la mécanique et la métallurgie, plus exposées aux prix de l'énergie et à la concurrence chinoise, en ferment. En 2026, les intentions d'investissement des industriels se redressent et environ 150 usines seraient en cours de création.
Et l'IA ?
Adam Smith opposait déjà, en 1776, le travail qui « se fixe » dans un objet vendable et accumule du capital à celui qui s'évanouit à l'instant où il est rendu. La distinction a été abandonnée, mais l'intuition revient avec l'IA. L'IA générative touche d'abord les métiers de traitement de l'information, ceux qui ont absorbé la plus grande part de l'emploi depuis quarante ans. Dans l'industrie, elle peut au contraire améliorer la productivité du capital : maintenance prédictive, qualité, pilotage des procédés, conception, formulation, programmation des robots.
Les données de ce dossier suggèrent deux lectures. La France a un profil d'investissement industriel très tourné vers le logiciel et la R&D : c'est un atout pour adopter l'IA. Mais l'IA n'apporte de la compétitivité industrielle que si elle s'appuie sur un parc de machines moderne et des robots, sur des sites que l'on peut construire et raccorder rapidement. C'est précisément là que la France est en retard. Le levier n'est donc pas d'investir plus en général, mais d'investir dans la capacité physique de produire.
Nuances
- Les parts de l'industrie dans le PIB sont des parts en valeur. Comme les prix industriels augmentent moins vite que ceux des services, la baisse est plus forte en valeur qu'en volume : la production manufacturière française a progressé d'environ 25 % en volume depuis 2000.
- L'externalisation explique une partie de la désindustrialisation apparente. Un ingénieur ou un informaticien qui travaillait pour un industriel et passe chez un prestataire est compté dans les services, sans que rien ne change dans l'usine.
- Les logiciels produits en interne sont comptabilisés différemment selon les pays. La France est connue pour leur donner un poids élevé dans l'investissement, ce qui majore l'immatériel et donc le taux d'investissement apparent.
- Le taux d'investissement rapporte des dépenses à une valeur ajoutée qui dépend des marges. Une industrie peu rentable aura mécaniquement un taux élevé à investissement égal.
- Les parts mondiales sont calculées en dollars courants : elles bougent avec les taux de change. La baisse de l'euro et du yen face au dollar dans les années 2010 accentue le recul européen et japonais.
- Les comptes nationaux des dernières années (2024 et 2025) sont provisoires et souvent révisés.
Sources
- Valeur ajoutée et emploi
- Eurostat, comptes nationaux par branche (nama_10_a64, nama_10_a64_e), section C de la NACE rév. 2, données mises à jour le 21 octobre 2026.
- Investissement
- Eurostat, formation brute de capital fixe par branche et par type d'actif (nama_10_a64_p5), prix courants et volumes chaînés base 2020.
- Comparaisons mondiales
- Banque mondiale, World Development Indicators : valeur ajoutée manufacturière en % du PIB (NV.IND.MANF.ZS) et en dollars courants (NV.IND.MANF.CD), mise à jour d'octobre 2026.
- Méthodologie France-Allemagne
- DG Trésor, « Perspectives dans l'industrie manufacturière en 2025 », septembre 2025 ; Insee, billet de blog du 12 juillet 2024 « Quel est vraiment le poids de l'industrie en France et en Allemagne ? ».
- Robots
- Fédération internationale de la robotique, World Robotics 2024 (densités 2023) ; iFRAP, mars 2025 (densité française) ; Rexecode, cité par Le Journal des entreprises, 2025 (installations 2024).
- Investissements étrangers
- EY, Baromètre de l'attractivité de la France 2026 (mai 2026).
- Ouvertures et fermetures
- Direction générale des entreprises, baromètre industriel 2025, cité par Europe 1 le 29 mars 2026.
- Freins à l'investissement
- Rapport Guillot « Simplifier et accélérer les implantations d'activités économiques en France » (2022), cité par l'iFRAP (juillet 2024) ; Xerfi (novembre 2024) sur le foncier industriel ; RTE, « Réussir l'électrification de la France », 3 juillet 2026 ; Rexecode pour le METI, « État des lieux de la fiscalité locale de production » (septembre 2023).
- Prix de l'énergie
- Eurostat, prix de l'électricité et du gaz pour les consommateurs non résidentiels (nrg_pc_205, nrg_pc_203), premier semestre 2026 ; U.S. Energy Information Administration, Short-Term Energy Outlook, octobre 2026.
- Intentions des industriels
- Insee, enquête trimestrielle de conjoncture dans l'industrie, juillet 2026.
Dossier construit avec l'IA à partir de données publiques, octobre 2026. Une analyse de la série IA & données de lhoste.org. Voir aussi France Énergie, France Innovation et TradeChina.