La France n'a jamais été aussi indépendante pour son énergie. Son industrie lourde n'en profite pas.
En 2025, la France a payé 45,8 milliards d'euros d'énergie importée, presque trois fois moins qu'au pic de 2022. Son taux d'indépendance énergétique atteint 62,7 %, un record. Ses gros industriels paient l'électricité 38 % moins cher que la moyenne européenne et près de deux fois moins cher qu'en Allemagne. Pourtant la chimie, la métallurgie, le verre et le papier produisent 8 à 19 % de moins qu'en 2021. Ce dossier cherche à comprendre pourquoi un avantage réel en Europe ne suffit pas face au reste du monde.
Ce que la France consomme
La consommation d'énergie primaire a culminé en 2005. Elle a baissé de 21 % depuis. En cinquante ans, le pétrole et le charbon ont cédé la place au nucléaire, puis les renouvelables ont pris le relais de la croissance. Les énergies fossiles couvraient 90 % des besoins en 1973. Elles en couvrent 39 % aujourd'hui.
L'écart entre énergie primaire et énergie finale s'est creusé : la branche énergie (pertes de transformation et de réseau, consommation propre) absorbait 23 % de l'énergie primaire en 1970 et 37 % en 2025. Ce n'est pas un gaspillage nouveau, c'est l'effet du nucléaire, compté en chaleur du réacteur dont un tiers seulement devient de l'électricité.
Du primaire au final : où passe l'énergie
Le même diagramme que celui du dossier CO₂ et énergie pour le monde, appliqué à la France en 2024. À gauche, l'énergie telle qu'elle entre dans le pays ou sort du sol. À droite, ce qui arrive chez les utilisateurs. Entre les deux, un tiers disparaît en chaleur dans les centrales et les réseaux.
La France transforme en énergie finale 59 % de son énergie primaire (64 % avec les matières premières de la chimie), contre environ 68 % pour le monde. L'écart vient surtout de la convention nucléaire. Le diagramme mondial allait un cran plus loin, jusqu'à l'énergie utile réellement rendue par les moteurs, les fours et les chaudières. Cette dernière étape n'est pas publiée pour la France : le diagramme s'arrête donc à la consommation finale. Le pétrole présente un écart statistique de 21 TWh entre ressources et emplois.
Ce que la France produit
La France extrayait du charbon, du gaz et un peu de pétrole en 1970. Ces trois productions ont pratiquement disparu. Le programme nucléaire a plus que doublé la production nationale entre 1980 et 1990. Depuis 2005, seules les renouvelables progressent.
En 1973, la France produisait un quart de l'énergie qu'elle consommait. Ce taux a atteint 50 % en quinze ans, est resté sur ce plateau pendant trente ans, a chuté en 2022 avec l'arrêt de nombreux réacteurs, puis a dépassé 60 % pour la première fois en 2024. Il flatte la France pour deux raisons. Le nucléaire est compté en chaleur, soit environ trois fois l'électricité réellement produite. Et l'uranium, entièrement importé, est considéré comme une production nationale par convention internationale. La dépendance qui coûte reste entière : le pétrole est importé à 99 % et le gaz à plus de 90 %. Ensemble, ils couvrent encore 38 % de la consommation.
Cinquante-cinq ans de facture énergétique
La facture énergétique est ce que la France paie au reste du monde pour son pétrole, son gaz et son charbon, moins ce qu'elle lui vend. Elle suit le prix du baril bien plus que les volumes : trois pics (1981, 2012, 2022) correspondent aux trois chocs de prix.
En 2025, le pétrole (brut et produits raffinés) pèse 34,9 Md€, le gaz 15,0 Md€. L'électricité rapporte 5,5 Md€. Selon les Douanes, le déficit énergétique (44,2 Md€) équivaut à près des deux tiers du déficit commercial en biens de la France (69,2 Md€). En 2022, il en représentait plus de 70 %.
L'électricité, seule énergie que la France vend
En 2022, pour la première fois depuis 1980, la France a importé plus d'électricité qu'elle n'en a exporté. Trois ans plus tard, elle bat son record d'exportation avec 92,3 TWh.
Qui fournit le pétrole et le gaz
La guerre en Ukraine a redistribué les cartes. Les États-Unis sont devenus le premier fournisseur de pétrole brut et le deuxième de gaz. La Russie a disparu des achats de pétrole mais reste le troisième fournisseur de gaz, sous forme de gaz naturel liquéfié.
Le gaz liquéfié représente désormais 64 % des entrées de gaz (330 TWh sur 518), contre 35 % en 2021. Les entrées comprennent les volumes qui transitent vers les pays voisins. Les parts sont calculées à partir des volumes du SDES ; les données 2025 sont provisoires.
En Europe, un vrai avantage sur l'électricité
Pour un site industriel électro-intensif, l'électricité coûte en France 77 € le MWh en 2025, contre 123 € en moyenne dans l'Union et 144 € en Allemagne comme en Italie. Seuls les pays nordiques font mieux. L'écart est moins net pour une usine de taille moyenne.
Le gaz est acheté sur un marché européen unique : tous les pays paient à peu près le même prix, environ deux fois plus qu'en 2019. Or l'industrie française consomme autant de gaz que d'électricité (100 TWh de chaque en 2024). L'avantage français ne porte donc que sur la moitié de la facture.
Face au reste du monde, l'écart s'est creusé
Le gaz coûtait deux fois plus cher en Europe qu'aux États-Unis avant 2021. Il coûte aujourd'hui plus de trois fois plus cher. Comme le gaz fixe souvent le prix de l'électricité sur le marché européen, l'écart se transmet à toute l'industrie.
Selon l'Agence internationale de l'énergie, les industriels électro-intensifs européens ont payé leur électricité plus de deux fois plus cher que leurs concurrents américains en 2025 et plus de 50 % plus cher que leurs concurrents chinois et indiens. Le rapport Draghi (2024) situait le prix du gaz en Europe à quatre ou cinq fois le niveau américain. En Chine, le quota de CO₂ valait environ 9 € la tonne en 2025 et il est distribué gratuitement. Les États-Unis n'ont pas de prix fédéral du carbone.
Ce que cela fait à l'industrie
Depuis 2021, les secteurs qui consomment le plus d'énergie ont décroché partout en Europe. La France résiste mieux que l'Allemagne dans la chimie, moins bien dans la métallurgie. Choisissez un secteur.
En Europe, la chimie a annoncé 37 millions de tonnes de fermetures de capacités entre 2022 et 2025, soit 9 % de son outil, dont 3,9 millions en France. Le coût de l'énergie est le motif cité dans la moitié des cas. Les nouveaux investissements sont passés de 2,7 millions de tonnes en 2022 à 0,3 million en 2025 (Cefic).
Pourquoi l'avantage électrique ne suffit pas
La France a l'électricité industrielle la moins chère des grands pays européens et pourtant l'industrie la plus petite. Six raisons expliquent cet écart.
L'industrie française consomme autant de gaz que d'électricité. Le gaz se paie au prix européen : 44 € le MWh en 2025 contre 19 € en 2019.
Les secteurs les plus touchés (engrais, verre, chimie de base) sont ceux qui brûlent du gaz ou l'utilisent comme matière première.
Un vapocraqueur ou une aluminerie se compare au Texas, au Golfe ou à la Chine. Le gaz américain coûte 3,4 fois moins cher que le gaz européen.
Sur l'électricité, la France rejoint à peu près la moyenne payée par l'industrie américaine. Elle n'a plus d'avance.
Le quota européen a triplé depuis 2019. Il pèse directement sur l'acier, le ciment et la chimie, indirectement sur le prix de l'électricité.
Les quotas gratuits disparaissent progressivement avec la taxe carbone aux frontières.
Un gros industriel français a vu son prix de l'électricité plus que doubler entre 2019 et fin 2022 avant de revenir à 77 €. Une usine moyenne paie encore 62 % de plus qu'en 2019.
On n'investit pas pour trente ans sur un prix que l'on ne connaît pas à trois ans.
La part de l'industrie dans le PIB français est passée de 14,4 % à 9,9 % entre 2000 et 2019, alors que les gros industriels payaient leur électricité entre 52 et 67 € le MWh.
L'énergie pèse 1 à 3 % des coûts d'une entreprise moyenne. Le travail, la fiscalité et la taille des marchés comptent davantage hors industrie lourde.
La Chine a doublé sa production d'acier depuis 2007 et réalise 46 % des ventes mondiales de chimie, contre 24 % en 2009. L'Europe est passée de 21 % à 13 %.
Même à énergie égale, les prix mondiaux sont tirés vers le bas par ces surcapacités.
2026 : la fin de l'ARENH change la règle du jeu
Pendant quinze ans, les concurrents d'EDF ont pu acheter une partie de la production nucléaire à 42 € le MWh. Ce mécanisme s'est arrêté le 31 décembre 2025. L'électricité nucléaire se vend désormais au prix de marché, avec un prélèvement sur EDF quand les prix s'envolent et des contrats de long terme pour les industriels.
Ce qu'il faut garder en tête
Les chiffres de ce dossier viennent de sources publiques qui ne mesurent pas toutes la même chose.
Sources
- Consommation, production, facture, indépendance, fournisseurs
- SDES, Bilan énergétique de la France en 2025 (données provisoires) et Chiffres clés de l'énergie, édition 2026. Séries longues du bilan.
- PIB et commerce extérieur
- Insee, comptes nationaux annuels base 2020. Douanes, Analyse annuelle 2025 du commerce extérieur.
- Électricité
- RTE, Bilan électrique 2025 et données ouvertes (production par filière, échanges commerciaux).
- Prix en Europe et production industrielle
- Eurostat : prix de l'électricité (nrg_pc_205), prix du gaz (nrg_pc_203), dépendance (nrg_ind_id), production industrielle (sts_inpr_a), bilans énergétiques (nrg_bal_c pour le diagramme de flux, nrg_bal_s). Extraction du 4 octobre 2026.
- Prix de gros
- Banque mondiale, Pink Sheet (gaz). Ember (électricité, moyennes annuelles calculées sur les prix journaliers).
- Comparaisons mondiales
- AIE, Electricity 2026. EIA, Electric Power Monthly. Rapport Draghi sur la compétitivité européenne (2024). Commission européenne, COM(2025) 72. Banque mondiale, valeur ajoutée manufacturière.
- Carbone
- DEHSt (enchères allemandes de quotas). ICAP pour le marché chinois.
- Secteurs
- Cefic, radar des fermetures et investissements 2022-2025 et Facts & Figures. worldsteel, World Steel in Figures 2026.
- Cadre français
- CRE, coûts complets du nucléaire historique 2026-2028 et délibération n° 2025-268 sur le versement nucléaire universel. EDF, résultats annuels 2025.
Données arrêtées au 4 octobre 2026. Page construite avec l'IA sur lhoste.org, dans la série des analyses de données publiques. Voir aussi l'agriculture française, CO₂ et énergie, le budget de la France et toutes les analyses.