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Une heure de cours sur dix n'a pas lieu. Ce n'est pas parce que les profs sont absents.

En 2024-2025, 9,8 % des heures d'enseignement prévues dans les collèges et lycées publics n'ont pas été assurées, soit environ 20 millions d'heures. Les enseignants ne sont pourtant pas plus absents que les autres salariés : 9,3 jours d'arrêt pour raison de santé en moyenne, contre 10,3 dans le privé et 12 dans la fonction publique. Ce qui manque, c'est le remplacement des absences courtes, assuré dans 12 % des cas. L'Allemagne perd deux fois moins d'heures, l'Angleterre ne les compte même pas parce que les cours sont couverts en interne. Ce dossier cherche à comprendre pourquoi et ce que valent les 3 000 remplaçants annoncés le 8 octobre 2026.

Heures d'enseignement non assurées dans le second degré public, 2024-2025, en % des heures prévues ; DEPP, note d'information 26.14

Dix ans de cours perdus

Le ministère ne mesure le temps d'enseignement perdu que depuis 2018-2019, dans une enquête appelée Tenae. Les deux années de Covid n'ont pas été mesurées. Depuis, la courbe oscille entre 8 et 11 % sans jamais redescendre au niveau d'avant la pandémie. Le Pacte enseignant, lancé à la rentrée 2023 pour payer des remplacements de courte durée, n'a pas inversé la tendance : la Cour des comptes constate que la hausse des crédits « ne s'est pas traduite par une réduction significative du temps d'enseignement perdu ».

Part des heures d'enseignement non assurées, 2018-2019 à 2024-2025% des heures prévues ; collèges publics (Cour des comptes d'après DEPP, enquête Tenae) et ensemble du second degré public (DEPP). Pas de mesure en 2019-2020 et 2020-2021.

En volume, le second degré public a perdu 19,1 millions d'heures en 2022-2023, 18,8 millions en 2023-2024 et 20,2 millions en 2024-2025. Pour fixer les idées, un enseignant certifié doit 18 heures de cours par semaine pendant 36 semaines, soit 648 heures par an : 20 millions d'heures perdues représentent le service annuel d'environ 31 000 enseignants à temps plein.

Anatomie d'une heure perdue

Sur 9,8 % d'heures non assurées, un quart vient de la fermeture totale de l'établissement, presque toujours pour organiser les examens : brevet, baccalauréat et les salles qu'ils mobilisent. Les trois autres quarts viennent d'enseignants absents et non remplacés. Et parmi ces absences, moins de 60 % tiennent à des raisons individuelles, maladie en tête. Le reste est institutionnel : formation continue, examens et concours, sorties scolaires, réunions. L'institution organise elle-même un tiers des absences qu'elle ne remplace pas.

D'où viennent les 9,8 % d'heures non assuréessecond degré public, 2024-2025, en points de % des heures prévues ; DEPP
Selon le type d'établissement% d'heures non assurées, 2024-2025 ; DEPP

Le phénomène est très inégal entre établissements : les 10 % de collèges et lycées les moins touchés perdent 3 % de leurs heures, les 10 % les plus touchés en perdent 19 %, six fois plus. Les collèges d'éducation prioritaire perdent environ 10 % contre 9 % ailleurs et les établissements à indice de position sociale le plus faible subissent davantage de non-remplacements (8 % contre 7 %). Les disciplines les plus touchées sont le français, les mathématiques, la technologie et l'allemand, celles où les concours peinent à recruter.

Les profs sont-ils plus absents ?

Non. Le taux d'absence toutes causes confondues des enseignants du second degré public est de 4,6 % en 2024-2025, contre 4,4 % deux ans plus tôt. La durée moyenne d'un arrêt pour raison de santé est de 9,3 jours, moins que dans le secteur privé et nettement moins que dans le reste de la fonction publique. Ce qui a changé, c'est la tendance : les congés de maladie ordinaires ont augmenté de 41 % entre 2018-2019 et 2023-2024, les temps partiels thérapeutiques de 250 % et la part d'enseignants absents au moins un jour dans la semaine pour raison de santé est passée de 2,6 % à 4,1 %. C'est une hausse que connaissent tous les salariés français depuis le Covid, accentuée chez les enseignants par les risques psychosociaux et le vieillissement du corps : les plus de 60 ans passeront de 6 % des effectifs en 2025 à 16 % en 2035.

Durée moyenne d'un arrêt pour raison de santé, 2023jours ; Cour des comptes d'après DGAFP et Dares. Les nombres de semaines travaillées diffèrent selon les secteurs.
Angleterre : l'absence maladie des enseignants, 2016-2017 à 2023-2024jours de maladie par enseignant (tous enseignants, absents ou non) ; Department for Education, School workforce in England. Pas de collecte en 2019-2020.

L'Angleterre vit la même dérive : 4,1 jours de maladie par enseignant avant le Covid, 5,4 en 2023-2024, deux tiers des enseignants arrêtés au moins une fois dans l'année. Pourtant on n'y parle pas d'heures de cours perdues. La différence n'est pas dans l'absence, elle est dans ce qui se passe après.

Le trou, c'est le remplacement court

Les absences de quinze jours et plus sont remplacées par les académies, avec des titulaires sur zone de remplacement (TZR) et des contractuels : 94 % de ces absences sont couvertes, contre 97 % en 2018-2019. Les absences de moins de quinze jours relèvent de l'établissement : le chef d'établissement doit trouver un collègue volontaire, disponible à ce créneau et habilité dans la discipline. Résultat : 12 % de taux de remplacement dans les collèges publics en 2024-2025. C'était 4,5 % deux ans plus tôt. Le Pacte a triplé les moyens du remplacement de courte durée et à peine doublé le résultat, parce que le problème n'est pas d'abord l'argent.

Taux de remplacement des absences de courte duréesecond degré public, % des heures d'absence de moins de 15 jours effectivement remplacées ; Cour des comptes
Taux de remplacement des absences de longue duréesecond degré public, % des absences de 15 jours et plus remplacées ; Cour des comptes

Le vivier dédié a fondu : les effectifs de TZR ont été réduits de plus d'un tiers en vingt ans et ceux qui restent sont souvent affectés à l'année sur des postes vacants, donc indisponibles pour les absences imprévues. À la rentrée 2024, 13 % des postes offerts aux concours du second degré public n'ont pas été pourvus, 45 % seulement en allemand. Enfin le ministère ne savait pas, jusqu'à récemment, où en étaient ses remplaçants : la Cour note que les outils nationaux « ne permettent pas une analyse globale et précise du temps d'enseignement perdu et du remplacement » et recommande un outil national de suivi.

Et ailleurs ?

Aucun organisme international ne compare les heures de cours perdues : chaque pays mesure autre chose, ou ne mesure pas. Mais les Länder allemands publient des statistiques proches de l'enquête française, avec une distinction utile entre les heures remplacées (Vertretung) et les heures supprimées sans remplacement (ersatzloser Ausfall). En Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le plus peuplé, 10 % des heures prévues sont remplacées, pour moitié par un enseignant de la discipline prévue et 4,8 % tombent sans remplacement. En Bavière et en Saxe, la part supprimée est de 2 à 3,5 %. L'Angleterre, elle, ne publie pas d'heures perdues : la règle y est que la classe est toujours prise en charge, par un collègue, un « cover supervisor » salarié de l'école, un assistant pédagogique ou un remplaçant d'agence. Cela a un coût : 1,4 milliard de livres de « supply teachers » en un an.

Heures de cours supprimées sans remplacement% des heures prévues, dernière année disponible ; France : DEPP 2024-2025 (second degré public, non-remplacement seul puis avec fermetures) ; Länder : ministères de l'éducation (toutes écoles publiques). Définitions proches mais non identiques.

Les Länder n'ont pas moins de profs malades : en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, la maladie est la première cause de cours supprimés. Ils ont surtout une organisation qui absorbe les absences : chaque enseignant allemand enseigne au moins deux matières, le remplacement fait partie de son service et les Länder entretiennent une réserve mobile de remplaçants. Le Pacte français paie pour ce qui, en Allemagne, est dans le contrat.

La mécanique de l'emploi du temps à trous

Un collège français enseigne une douzaine de disciplines en sixième : français, mathématiques, histoire-géographie et enseignement moral et civique, langue vivante, sciences de la vie et de la Terre, physique-chimie, technologie, arts plastiques, éducation musicale, éducation physique et sportive, puis une deuxième langue et parfois latin. Chacune est portée par un professeur monovalent, formé et recruté dans une seule discipline, dont le service est compté uniquement en heures devant élèves : 18 heures par semaine pour un certifié, 15 pour un agrégé. Son temps hors cours, préparation, correction, réunions, n'est ni localisé ni comptabilisé : un professeur qui n'a pas cours n'est pas censé être dans l'établissement.

Mettez ces contraintes dans un emploi du temps : chaque professeur ne couvre que sa discipline, est présent moins des deux tiers des créneaux de la semaine et la plupart des disciplines d'un collège moyen ne comptent que deux ou trois professeurs. Quand l'un d'eux manque, la probabilité qu'un collègue habilité soit libre au bon créneau et volontaire est faible. L'heure saute, l'élève a un trou et, en lycée, il rentre chez lui ou reste en permanence. La bivalence allemande ou l'obligation de couverture anglaise ne rendent pas les profs moins malades : elles multiplient le nombre de personnes capables de prendre la classe.

Simulateur : combien de collègues peuvent prendre la classe ?

Un petit modèle pour sentir la combinatoire. Pour une heure de cours d'une discipline donnée, un remplacement interne est possible s'il existe au moins un autre professeur habilité dans cette discipline, libre à ce créneau et volontaire. Le modèle suppose que la présence au créneau est indépendante d'un professeur à l'autre. Il ne prétend pas reproduire un collège réel : il montre la sensibilité du résultat au nombre de personnes habilitées et à leur disponibilité.

Probabilité de couvrir une heure en interne selon le nombre de collègues habilitésles points montrent la situation réglée ci-dessus ; la courbe fait varier le nombre total de collègues habilités

Avec deux professeurs de la discipline, 18 heures de cours sur 30 créneaux, aucune présence obligatoire et six volontaires sur dix, la chance de couvrir une heure en interne est d'environ 12 %, exactement le taux observé dans les collèges publics. Elle monte à 40 % si trois collègues d'une discipline voisine sont habilités et à 55 % si l'on ajoute six heures de présence hors cours. Ce n'est pas un hasard si la Cour des comptes recommande la bivalence et l'annualisation du service : ce sont les deux leviers qui font bouger la courbe.

Trois statuts, trois résultats

Les enseignants français n'enseignent pas moins d'heures que leurs voisins : 720 heures par an dans le premier cycle du secondaire contre 710 en moyenne dans l'OCDE et 900 en primaire contre 770. La différence est dans ce qui est dû autour des cours.

Ce qui est dûFranceAllemagneAngleterre
Disciplines enseignéesUne seule (monovalence) ; bivalence réservée aux professeurs de lycée professionnelDeux au minimum (Zwei-Fächer-Lehramt), parfois troisUne spécialité, mais pas de monopole disciplinaire sur une classe à couvrir
ServiceHeures devant élèves seulement : 18 h par semaine (certifié), 15 h (agrégé)Députat de 24 à 28 périodes de 45 minutes par semaine, dans un temps de travail complet de fonctionnaire (environ 41 h)1 265 heures de « temps dirigé » par an sur 195 jours, à la disposition du chef d'établissement
Remplacement des collèguesVolontariat payé (Pacte, heures supplémentaires)Dans le service : heures de remplacement obligatoires, Mehrarbeit au-delà, réserve mobile de remplaçantsDans le temps dirigé, limité par la règle « rarely cover » ; cover supervisors et assistants salariés de l'école
Qui décideLe rectorat (absences longues) ou le chef d'établissement sans levier (absences courtes)La direction de l'école, avec la réserve du LandLe chef d'établissement, sur son budget
Heures supprimées sans remplacement7,5 % (9,8 % avec les fermetures)2 à 5 % selon les LänderNon mesurées : la classe est couverte, pas forcément enseignée

Aucun des trois modèles n'est gratuit. L'Angleterre couvre tout et dépense 1,4 milliard de livres par an en remplaçants d'agence, avec des cours souvent « gardés » plutôt qu'enseignés. L'Allemagne fait reposer l'absorption sur un temps de service plus large et une formation bivalente que ses propres syndicats contestent. La France paie des heures supplémentaires à des volontaires qui ne sont pas là au bon moment.

Les 3 000 remplaçants trouvés par un logiciel

Le 8 octobre 2026, après quatre journées de mobilisation lycéenne, le ministre de l'Éducation nationale annonce au journal de TF1 que « 3 000 professeurs remplaçants qui actuellement ne sont pas devant l'élève » vont rejoindre « dans les prochaines heures » 114 lycées « rouges » et 400 « oranges », identifiés « grâce à un logiciel que j'ai demandé il y a un an ». S'y ajoutent l'autorisation pour les recteurs de recruter au-delà des plafonds, « quelques centaines » de postes et plusieurs centaines de milliers d'heures du Pacte distribuées par anticipation aux proviseurs, pour « plusieurs dizaines de millions d'euros ».

Trois questions se posent. La première est d'échelle : 3 000 enseignants à 648 heures par an représentent 1,9 million d'heures, soit 12 % des 15,4 millions d'heures perdues par non-remplacement en 2024-2025 et moins de 1 % des quelque 390 000 enseignants du second degré public. C'est utile pour 514 lycées, ce n'est pas une réponse au problème. La deuxième est de nature : ces 3 000 sont des remplaçants « pas devant élèves », c'est-à-dire des TZR ou contractuels en attente d'affectation. Ils comblent des postes vacants à l'année, le trou long. Ils ne feront rien aux 88 % d'absences courtes non remplacées, qui relèvent d'une autre mécanique, celle de l'emploi du temps.

La troisième est la plus gênante. Savoir où sont ses remplaçants et où sont ses trous est, pour un employeur de 1,2 million d'agents, un problème de système d'information de base, du niveau d'un planning de magasin. La Cour des comptes écrivait en décembre 2025 que les outils nationaux ne permettaient pas de le faire. Le ministère avait confié la gestion des remplacements du premier degré à une start-up, Andjaro, avant d'y renoncer en 2024 faute de capacité à faire évoluer l'outil et de revenir à un développement interne, ARIA. Le logiciel du second degré « demandé il y a un an » existe donc depuis peu et il a fallu des lycéens dans la rue pour que l'on s'en serve. En 2026, à l'heure où l'on parle d'agents intelligents dans chaque administration, le remplacement des profs se joue encore sur la capacité à joindre deux fichiers. La bonne nouvelle est que ce logiciel semble marcher. La mauvaise est que le reste, la monovalence, le service compté en heures de cours, le volontariat, n'est pas un problème de logiciel.

Ce que représentent 3 000 remplaçants face aux heures perduesmillions d'heures, second degré public, 2024-2025 ; DEPP, calcul sur la base de 648 heures de service annuel par enseignant

Nuances

Les chiffres de ce dossier viennent de sources publiques qui ne mesurent pas toutes la même chose.

Sources

DEPP
Note d'information 26.14, « Temps d'enseignement non assuré dans le second degré public en 2024-2025 » (enquête Tenae) et note 25.36 pour 2023-2024.
Cour des comptes
« Le temps d'enseignement perdu par les élèves au collège », décembre 2025, évaluation de politique publique à la demande de la Défenseure des droits. Rapport de décembre 2021 sur la gestion des absences des enseignants (données 2018-2019). Synthèses du Café pédagogique sur le temps perdu et la santé des enseignants.
Annonces du 8 octobre 2026
Édouard Geffray au journal de 20 h de TF1, repris par Le Temps, ICI et l'AFP. Andjaro et ARIA : question écrite n° 4193, n° 14627 et SNASUB-FSU.
Allemagne
Ministère de l'école de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Unterrichtsstatistik 2024/25 et 2018/19 à 2023/24. Landtag de Bavière, réponse du ministère, février 2024. Saxe, statistique 2025/26. Sénat, rapport n° 649 (2021-2022) sur le « modèle allemand ».
Angleterre
Department for Education, School workforce in England, teacher sickness absence. Dépenses de supply teachers : analyse Sky News des données DfE, 2025. Règle « rarely cover » : School Teachers' Pay and Conditions Document.
OCDE
Regards sur l'éducation 2026, note France (heures d'enseignement réglementaires). TALIS 2024.

Données arrêtées au 9 octobre 2026. Page construite avec l'IA sur lhoste.org, dans la série des analyses de données publiques. Voir aussi le système éducatif en chiffres, le budget de la France, l'énergie, l'agriculture et toutes les analyses.