Les jeunes vont plus mal et apprennent moins bien. L'un n'explique pas l'autre.
En France, la part des 18-24 ans ayant vécu un épisode dépressif dans l'année est passée de 11,7 % en 2017 à 20,8 % en 2021. Les hospitalisations d'adolescentes pour tentative de suicide ou automutilation ont presque doublé par rapport aux années 2012-2019. Dans le même temps, le score des élèves de 15 ans en mathématiques à PISA a perdu 37 points entre 2018 et 2025. La tentation est grande de relier les deux courbes. Les données disent autre chose : les jeunes Français ne vont pas plus mal que leurs voisins du Nord et de l'Ouest de l'Europe, le décrochage scolaire a commencé bien avant la crise de santé mentale et la dépression, même si elle pèse réellement sur la concentration, n'explique mécaniquement que quelques points de PISA. Les deux courbes ont surtout des causes communes.
Le constat : une dégradation nette depuis le milieu des années 2010
Quatre sources indépendantes racontent la même histoire. L'enquête téléphonique puis en ligne du Baromètre de Santé publique France mesure les épisodes dépressifs caractérisés chez les adultes. L'enquête EnCLASS interroge en classe près de 10 000 collégiens et lycéens. Le PMSI compte les hospitalisations pour geste auto-infligé, c'est-à-dire tentative de suicide ou automutilation. Les questionnaires PISA demandent aux élèves de 15 ans s'ils sont satisfaits de leur vie. Toutes décrochent entre 2015 et 2022, avec une accélération pendant la crise sanitaire.
Un signe d'éclaircie existe : dans EnCLASS 2024, la part de collégiens et lycéens déclarant un bon niveau de bien-être mental remonte de 11 à 12 points par rapport à 2022 et les pensées suicidaires des lycéens reculent de 24 % à 20 %. Mais le risque important de dépression des lycéens continue de monter, à 19 % et les tentatives de suicide déclarées au cours de la vie atteignent 15 %. Le Baromètre 2024, qui a changé de méthode (collecte surtout par Internet), trouve 22 % d'épisodes dépressifs chez les 18-29 ans : on ne peut pas le raccorder strictement à la série 2017-2021 mais il ne montre aucun retour en arrière.
C'est d'abord une histoire de filles
Chez les garçons, les indicateurs bougent peu. Chez les filles, ils explosent. Entre 2018 et 2022, le risque important de dépression des lycéennes passe de 13,4 % à 21,4 %, contre 5,2 % à 6,9 % chez les lycéens. À 15-19 ans, 516 jeunes femmes sur 100 000 ont été hospitalisées en 2023 pour un geste auto-infligé, plus de quatre fois le taux des garçons du même âge. L'Observatoire national du suicide relève que la hausse touche toutes les régions et tous les types de communes, plus fortement les communes favorisées. Ce dernier point compte pour la suite : ce n'est pas d'abord une affaire de pauvreté ni d'échec scolaire.
Les explications avancées par l'Observatoire national du suicide sont l'exposition des adolescentes aux violences sexistes et sexuelles et aux injonctions sur le corps, largement amplifiées par les réseaux sociaux. La DREES ajoute une part d'artefact : le codage des automutilations sans intention suicidaire s'est amélioré à l'hôpital, ce qui gonfle mécaniquement les séries récentes. Cette part ne suffit pas à expliquer un doublement et elle n'existe pas dans les enquêtes déclaratives.
Les jeunes Français vont-ils plus mal qu'ailleurs ?
Pas vraiment. La seule enquête qui mesure la dépression de la même façon dans toute l'Europe est l'enquête européenne de santé (EHIS), avec le questionnaire PHQ-8. En 2019, juste avant le Covid, 10 % des Français de 15 à 24 ans présentaient un syndrome dépressif, contre 6 % en moyenne dans l'Union européenne. C'est élevé, mais c'est le niveau de l'Allemagne et de la Norvège, en dessous du Danemark, de la Suède, de la Finlande, du Luxembourg ou de la Slovénie. La France a en revanche la prévalence la plus élevée d'Europe tous âges confondus, à 11 % : ce sont ses adultes et ses seniors qui la singularisent, pas ses jeunes.
Attention au gradient Nord-Sud : la quasi-absence de dépression chez les jeunes Grecs, Roumains ou Bulgares (moins de 1 %) tient en partie à la manière de poser les questions. Le Sud et l'Est interrogent surtout en face-à-face, souvent au domicile familial, le Nord et l'Ouest en ligne, de façon plus anonyme. La DREES rappelle aussi que les pays où les jeunes vont le plus mal sont ceux où ils quittent le foyer parental le plus tôt (vers 21 ans en Finlande, 24 ans en France, 30 ans en Italie) et que le soutien social est le premier facteur protecteur. Dans PISA 2022, 16 % des élèves français de 15 ans se disent peu satisfaits de leur vie contre 18 % en moyenne dans l'OCDE : la France est dans la moyenne, ni pire ni meilleure.
Pourquoi vont-ils mal ?
Trois constats limitent les explications possibles. La hausse commence vers 2012-2015, avant le Covid. Elle touche surtout les filles. Elle se retrouve dans la plupart des pays riches, ce qui oriente vers des causes générales plutôt que françaises. Les facteurs ci-dessous sont classés selon la solidité des preuves, pas selon leur popularité dans le débat public.
L'inquiétude face à l'avenir (climat, orientation, Parcoursup) est souvent citée. Aucune donnée solide ne la relie aujourd'hui à la hausse observée : elle reste une hypothèse. En résumé, le scénario le mieux étayé combine un affaiblissement des liens sociaux réels, une exposition des adolescentes à des pressions et des violences que les réseaux amplifient, puis le choc du Covid sur des jeunes déjà fragilisés. La pauvreté et l'échec scolaire déterminent qui est le plus exposé, pas la tendance elle-même.
Le niveau : un recul ancien, accéléré depuis 2018
Le score de la France en culture mathématique à PISA est resté autour de 495 de 2006 à 2018, après une première baisse au début des années 2000. Puis il perd 21 points entre 2018 et 2022 et encore 16 points entre 2022 et 2025, à 458. En lecture, la chute est comparable : 493 en 2018, 456 en 2025. La moyenne de l'OCDE recule aussi, de 15 points en mathématiques sur 2018-2022 puis de 9 points sur 2022-2025 : la France baisse presque deux fois plus vite que ses pairs sur la dernière période. Pour l'OCDE, 20 à 30 points représentent une année scolaire.
L'enquête la plus longue est française : la DEPP fait passer depuis 1987 les mêmes exercices de calcul aux élèves de CM2. Le score moyen, ramené à 250 en 1987, tombe à 176 en 2017 et l'essentiel de la chute a lieu entre 1987 et 1999, bien avant les smartphones et les réseaux sociaux. En Norvège, les tests de QI passés par tous les conscrits montrent un retournement de l'effet Flynn à partir des générations nées après 1975 et les chercheurs Bratsberg et Rogeberg ont établi, en comparant des frères, que ce retournement est d'origine environnementale et non génétique.
La chronologie ne colle pas
Si la dégradation de la santé mentale expliquait la baisse du niveau, la seconde devrait suivre la première. C'est l'inverse pour le calcul à l'école primaire, en recul dès la fin des années 1980 ; c'est simultané pour PISA, où le décrochage de 2018-2022 coïncide avec la crise sanitaire. Les deux séries se superposent sur la période 2018-2025 parce qu'elles ont subi le même choc, pas parce que l'une entraîne l'autre.
Le Baromètre de Santé publique France montre que la dépression des adultes augmentait déjà doucement entre 2005 et 2017, de 1,8 point entre 2010 et 2017, avant d'accélérer de 3,5 points entre 2017 et 2021. Chez les adolescents, la DREES date le début de la dégradation au milieu des années 2010, avec un doublement des hospitalisations en psychiatrie des filles de 10-19 ans entre 2012 et 2020, puis un nouveau doublement entre 2020 et 2022.
Le croisement par pays : un piège statistique
Croisons, pour 28 pays européens, la part de jeunes de 15-24 ans en dépression en 2019 et les résultats PISA en mathématiques. Deux corrélations apparaissent et elles se contredisent. Les pays où les jeunes déclarent le plus de dépression ont de meilleurs scores PISA (r = +0,50) : ce sont les pays riches du Nord. Et ce sont aussi ceux dont les scores ont le plus chuté entre 2018 et 2022 (r = −0,41) : Norvège, Islande, Pays-Bas, Finlande, Danemark. Aucune de ces deux corrélations ne prouve quoi que ce soit, sinon que des pays riches, très numérisés, où les jeunes vivent tôt seuls, partagent à la fois un mal-être déclaré élevé et un recul scolaire marqué.
C'est l'exemple type d'une corrélation écologique : une relation entre moyennes nationales ne dit rien de la relation chez un même élève. Un pays peut à la fois compter beaucoup de jeunes déprimés et beaucoup de bons élèves, sans que ce soient les mêmes. Pour répondre à « cause ou conséquence », il faut suivre des individus dans le temps.
Cause ou conséquence ? Les quatre lectures possibles
La recherche longitudinale, qui suit les mêmes jeunes pendant plusieurs années, permet de trier les hypothèses. Aucune ne l'emporte seule : il y a un effet réel dans les deux sens, faible et des causes communes qui pèsent davantage.
Ordres de grandeur : combien de points de PISA la dépression peut-elle expliquer ?
Un calcul simple permet de borner l'effet direct. Si la part d'élèves de 15 ans en dépression augmente de quelques points et que ces élèves perdent en moyenne une fraction d'écart-type à cause de leurs troubles, la moyenne nationale baisse du produit des deux. L'écart-type de PISA vaut environ 100 points. La méta-analyse de Wagner et al. trouve chez les enfants et adolescents dépressifs des déficits cognitifs de 0,2 à 0,8 écart-type selon les fonctions, l'attention et l'inhibition étant les plus touchées ; l'effet sur les acquis scolaires est plus faible que l'effet sur un test neuropsychologique ponctuel.
Avec les réglages par défaut, une hausse de 10 points de la prévalence (de l'ordre de ce que montre EnCLASS chez les lycéens entre 2018 et 2024), un handicap de 0,3 écart-type et une moitié d'effet causal, la dépression explique environ 1,5 point sur 37. Même en poussant tous les curseurs au maximum plausible, elle reste minoritaire. Cela ne veut pas dire qu'elle est sans conséquence : pour l'élève concerné, 30 points représentent plus d'une année scolaire. Mais la baisse du niveau moyen se joue ailleurs.
Ce qu'on peut raisonnablement conclure
- Oui, la santé mentale des jeunes Français s'est fortement dégradée, surtout celle des filles, à partir du milieu des années 2010 avec une accélération en 2020-2022. Le signal est le même dans les enquêtes déclaratives et dans les données d'hôpital.
- Non, ils ne vont pas plus mal que leurs voisins comparables. À 15-24 ans, la France est au niveau de l'Allemagne et de la Norvège, sous les pays scandinaves. Sa singularité dépressive concerne les adultes et les seniors.
- Le lien individuel existe, dans les deux sens, mais il est faible. La dépression altère surtout l'attention, ce que les lycéens eux-mêmes décrivent : 44 % citent des difficultés de concentration parmi leurs symptômes. L'échec scolaire précède un peu plus souvent la dépression que l'inverse.
- Les causes communes dominent : la crise sanitaire, qui a frappé en même temps la scolarité et le moral ; l'usage récréatif des écrans, associé à la fois à de moins bons scores et à un moins bon bien-être, sans que la causalité soit tranchée ; l'affaiblissement du soutien familial et social, premier facteur de dépression des jeunes selon la DREES et dont PISA 2025 mesure le recul en France.
- Les politiques à un seul levier risquent de décevoir. L'interdiction du téléphone en classe réduit la distraction mais, dans la seule étude rigoureuse disponible (SMART Schools, Angleterre), elle ne change ni le bien-être ni les résultats si l'usage total ne baisse pas. Soigner la dépression des adolescents est une urgence en soi ; ce n'est pas un plan de relèvement de PISA.
Nuances
Les indicateurs rassemblés ici ne mesurent pas la même chose et ne se raccordent pas tous entre eux.
- Le Baromètre de Santé publique France mesure un épisode dépressif caractérisé au cours des 12 derniers mois (questionnaire CIDI-SF de l'OMS), EHIS un syndrome dépressif au cours des deux dernières semaines (PHQ-8), EnCLASS un risque important de dépression (échelle ADRS). Les niveaux ne sont pas comparables entre enquêtes, seules les évolutions au sein d'une même enquête le sont.
- L'édition 2024 du Baromètre a changé de plan de sondage et de mode de collecte (Internet plutôt que téléphone) et passé la tranche d'âge publiée à 18-29 ans. Elle n'est pas reportée sur les courbes 2017-2021.
- Une partie de la hausse des hospitalisations pour geste auto-infligé tient à l'amélioration du codage des automutilations sans intention suicidaire. Les décès par suicide des jeunes femmes augmentent aussi mais sur de petits effectifs (183 en 2022 contre 132 en 2019).
- Une part de la hausse des troubles déclarés peut refléter une parole plus libre et un meilleur repérage. C'est la raison pour laquelle ce dossier croise des indicateurs déclaratifs et hospitaliers.
- Les données EHIS par pays datent de 2019. La vague 4, collectée à partir de 2025, n'est pas encore publiée : on ne dispose donc d'aucune comparaison européenne harmonisée de la dépression des jeunes après le Covid.
- La composition de l'échantillon PISA français a changé : 24 % des élèves de 15 ans avaient redoublé en 2015, 9 % en 2025. La quasi-disparition du redoublement modifie la population testée d'un cycle à l'autre.
- Le simulateur est un calcul d'ordre de grandeur, pas un modèle causal. Il ignore les effets de classe (un élève en souffrance peut perturber les autres) et les effets différés sur l'orientation.
Sources
- Santé publique France
- Prévalence des épisodes dépressifs en France chez les 18-85 ans, Baromètre santé 2021 (BEH, 2023). Baromètre 2024 : épisodes dépressifs, prévalence et recours aux soins (2025). EnCLASS 2022 et EnCLASS 2024 et Enabee (communiqué du 2 juin 2026). Évolutions filles-garçons 2018-2022 : synthèse de l'Ordre des pharmaciens.
- DREES et Observatoire national du suicide
- Hospitalisations pour geste auto-infligé 2012-2025 (jeu de données, mai 2026). Études et Résultats n° 1300 (mai 2024). 6e rapport de l'ONS (février 2025). Hazo J.-B., « Santé mentale : un état des lieux au regard de la situation financière, de l'orientation sexuelle et des discriminations subies », Études et Résultats n° 1340 (juin 2025, enquête EpiCov). « 6 % des Européens souffrent de syndromes dépressifs : qui sont-ils ? », Études et Résultats n° 1324 (janvier 2025).
- Eurostat
- Current depressive symptoms by sex, age and educational attainment level (hlth_ehis_mh1e), enquête EHIS 2019.
- OCDE et DEPP
- PISA 2022 Results, Volume I (tableaux I.B1.2.1 et I.B1.5.4) et Volume II (bien-être, usage du numérique) ; communiqué OCDE de décembre 2023. DEPP, note 23.49, note 26.40 (PISA 2025) et note 19.08 sur le calcul en CM2, 1987-2017. Indicateurs de contexte PISA 2025 d'après la synthèse de digiSchool.
- Recherche
- Wagner S. et al. (2015), « A meta-analysis of cognitive functions in children and adolescents with major depressive disorder », European Child & Adolescent Psychiatry. Verboom C. et al. (2014), « Longitudinal associations between depressive problems, academic performance and social functioning in adolescent boys and girls », Developmental Psychology. Kuburi S. et al., « Depression and cognition in adolescents: a comparison of cross-sectional and longitudinal effects ». Buehner R. (2017), méta-analyse de la relation longitudinale entre dépression et réussite scolaire, université de Louisville. Bratsberg B. et Rogeberg O. (2018), « Flynn effect and its reversal are both environmentally caused », PNAS. Goodyear V. et al. (2025), SMART Schools, Lancet Regional Health Europe. Débat Haidt-Odgers sur The Anxious Generation (Nature, 2024).
- Médicaments
- HCFEA, « Quand les enfants vont mal : comment les aider ? » (mars 2023). Assurance maladie, Open Medic (boîtes d'antidépresseurs remboursées, classe ATC N06A, 2015-2024, tous âges).
Données arrêtées au 15 octobre 2026. Page construite avec l'IA sur lhoste.org, dans la série des analyses de données publiques. Voir aussi le système éducatif en chiffres, les lycées, les profs absents, les dépenses de santé et toutes les analyses.